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Génocide: la "réconciliation des coeurs" se fait attendre au Rwanda

Vingt ans après le génocide contre les Tutsi, le Rwanda connaît un développement économique exemplaire, mais la "réconciliation des c½urs" reste un objectif lointain, estiment des experts, et certains n'excluent pas un retour des violences.

En 100 jours, entre avril et juillet 1994, le dernier génocide du XXe siècle, commis par le régime hutu, a fait au moins 800.000 morts, essentiellement au sein de la minorité tutsi et parmi les opposants hutu.

Le petit pays d'Afrique centrale, ancienne colonie belge, est devenu un "champ de ruines, comme s'il était sorti de cinq années de guerre", souligne l'ambassadeur du Rwanda en Belgique, Robert Masozera.

Homme fort du Front patriotique rwandais (FPR), la rébellion tutsi longtemps basée à l'étranger qui a mis fin au génocide, Paul Kagame dirige depuis lors d'une main de fer la reconstruction du pays, essentiellement agricole, en misant sur la santé, l'éducation, les services, et en tirant un profit maximum de l'aide de bailleurs de fonds internationaux, notamment anglo-saxons.

En deux décennies, le visage de la capitale Kigali s'est transformé sous l'action d'un secteur immobilier en plein boom, et la ville se rêve en "Singapour africain".

"Je ne peux être qu'impressionné par le chemin parcouru, par les succès économiques et sociaux du Rwanda", a déclaré en février au Parlement européen l'ancien chef de la diplomatie belge et ex-Commissaire européen au développement, Louis Michel.

Décidé à "dire du bien" du régime du président Kagame, quitte à "créer une controverse", M. Michel estime que si la "manière" de conduire le pays depuis 1994 "n'a pas toujours été parfaite", la "vision" des dirigeants actuels du Rwanda "a quasi toujours été juste".

 

- Mécanismes infernaux -

 

Un avis que ne partagent pas les anciens partisans du pouvoir hutu, réfugiés dans l'est de la République démocratique du Congo, ou les opposants en exil à Bruxelles ou Paris. Honnis par l'actuel régime, les plus radicaux persistent à nier l'existence du génocide ou minimisent leur rôle, rêvant toujours d'une "vengeance".

La présence de groupes rebelles aux frontières rwandaises "continue d'alimenter les mécanismes infernaux", estiment deux spécialistes belges du Rwanda, Arnaud Zacharie et François Janne d'Othée, dans "L'Afrique centrale 20 ans après le génocide", un ouvrage paru en mars aux éditions La Muette.

Au Rwanda, l'appartenance ethnique - codifiée et "rigidifiée" par le colonisateur belge et considérée comme l'une des racines du génocide - est désormais taboue: plus question de se définir comme Hutu ou Tutsi.

D'innombrables mémoriaux rappellent l'horreur du génocide, souvent de façon crue en exposant des corps mutilés sur les lieux mêmes des massacres, églises ou écoles par exemple.

Mais le régime du président Kagame, principalement composé d'une élite tutsi, est accusé d'instrumentaliser le génocide pour conserver sa mainmise sur le pays.

Les voix critiques sont rapidement taxées de "négationnisme", la presse est muselée et les opposants sont embastillés ou disparaissent mystérieusement, sans que la communauté internationale, toujours victime d'un syndrome de culpabilité pour ne pas avoir empêché le génocide, ne réagisse ouvertement.

 

- Plusieurs générations -

 

L'historien anversois Filip Reyntjens, persona non grata au Rwanda depuis 1995, est l'un des critiques les plus sévères envers le pouvoir rwandais, et à ce titre l'un des plus controversés.

"Le succès économique est incontestable. Ce qui polarise, c'est la gouvernance politique, par un régime autoritaire, si pas totalitaire", estime l'historien, pour qui la société rwandaise est même "plus divisée qu'en 1994". "Il y une très grande violence sous-jacente, qui pourrait ressurgir, par exemple en cas de révolution de palais", craint M. Reyntjens.

Signe que le critère ethnique perd malgré tout du terrain, les opposants à Paul Kagame se retrouvent tant chez des Hutu "frustrés" de ne pas pouvoir rentrer au pays que chez certains Tutsi, notamment les survivants du génocide laissés sur le bord du chemin par la marche forcée vers la modernisation. "Cela devient politique, et non plus ethnique. Dans un sens, c'est positif", convient Filip Reyntjens.

Pour la jeune historienne française Julia Dufour, qui a étudié le phénomène des mémoriaux aux Rwanda, "20 ans, c'est très court. Il faudra plusieurs générations pour que les c½urs soient réconciliés".

 

AFP

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