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Des Américains protestent contre l'éxecution de Troy Davis, à Jackson, Géorgie, le 21 septembre 2011.REUTERS/Tami Chappell
Des Américains protestent contre l'éxecution de Troy Davis, à Jackson, Géorgie, le 21 septembre 2011.REUTERS/Tami Chappell

Pourquoi l’affaire Troy Davis nous a-t-elle à ce point passionnés

Bien plus que la solidarité, c'est la vulnérabilité communautaire qui l’a rendue si importante aux yeux des Africains-Américains.

Dans la nuit du mercredi 21 septembre, l’État de Géorgie a tué Troy Davis. En Amérique, un tel acte tient de la routine: quarante-cinq Américains ont été exécutés l’an dernier, soit environ un par semaine —si l’on veut bien excepter les semaines de vacances. Mais cette fois, les circonstances —et les efforts des organisations— ont transformé l’affaire en un phénomène mondial. Davis a reçu le soutien de voix pour le moins hétérogènes (le pape Benoît XVI; l’archevêque Desmond Tutu; Amnesty International).

Certains se sont agacés de ces témoignages de soutien adressés à Troy Davis, condamné pour le meurtre du policier Mark MacPhail il y a 22 ans, et considéré comme innocent par un grand nombre de gens. Ces réactions ne sont gère surprenantes.

«Il est aussi innocent que l’ensemble des hommes condamnés à mort depuis 1950; autrement dit, il est coupable à 100%», écrivait ainsi Ann Coulter, chroniqueuse conservatrice, mercredi dernier.

On ne peut qu’admirer la force de sa conviction. Coulter et ses semblables sont parvenus à se convaincre qu’ils vivaient dans une société parfaite; une société où les préjugés, l’orgueil et l’arrogance n’ont pas cours; une société où les procureurs ne mentent, ne trichent et ne se trompent jamais. Une foi aveugle en l’Amérique, en somme —foi que nombre d’Africains-Américains ne peuvent se permettre de partager.

Ce manque de confiance en l’impartialité supposée de la justice des États-Unis est l’une des raisons pour lesquelles la communauté africaine-américaine a fait montre d’une telle obsession dans l’affaire Troy Davis; obsession qui n’a pas manqué de dérouter (ou d’irriter, purement et simplement) le reste du pays.

A mesure que les heures s’écoulaient, nous étions rivés à nos écrans de télévision, d’ordinateurs, de téléphones portables et d’iPad; on aurait pu croire que l'événement était suivi par l'ensemble de l'Amérique noire, une version pervertie du combat Joe Louis vs. Max Schmeling, en 1938.

Mais cette fois-ci, nous ne voulions pas savoir si notre champion noir mettrait le boxeur allemand au tapis; savoir si sa victoire prouverait enfin notre valeur à l’Amérique tout entière. Nous voulions être rassurés. Vérifier que le principe fondamental du «doute raisonnable» serait bel et bien appliqué à Troy Davis, un homme noir, et, par conséquent, s’il serait appliqué à l’ensemble d’entre nous.

Un système toujours partial

C’est un fait: dans la communauté africaine-américaine, la peur ne s’est jamais complètement dissipée —et elle n’est jamais très loin. Nous avons accompli d’incroyables progrès. Nous avons travaillé dur, nous avons obtenu des diplômes, gagné la présidence.

Mais nous avons tous un père, un fils, une fille ou une nièce qui, face aux forces de l'ordre, sont passés du statut de citoyen à celui de suspect en une fraction de seconde (le fils, fouillé; le cousin, poussé contre une voiture; l’oncle, tabassé). Et un (trop) grand nombre d’entre nous peuvent citer le nom d'un neveu condamné pour un crime qu’il n’a pas commis, ou, pire, abattu par la police.

Voilà bien longtemps que la majeure partie de la population américaine ne s’intéresse plus aux statistiques qui démontrent que les Africains-Américains sont plus susceptibles que les blancs de se retrouver face à la police et à la justice, et qu’ils sont alors traités avec plus de sévérité —qu'il s'agisse d’arrestations, de chefs d’accusation, de peines ou, puisque nous en parlons, de la peine capitale.

Comme le fait remarquer Sherrilyn Ifill dans une chronique publiée par The Root, toutes les communautés ne sont pas égales face la condamnation à mort, et ceci a été prouvé il y a bien longtemps. En 1986, la Cour suprême des États-Unis a cependant jugé que cette inégalité n’était pas anticonstitutionnelle. Toutefois, lorsqu’un criminel est plus susceptible d’être condamné à mort après avoir tué un homme blanc, peut-on réellement affirmer que le problème n’est pas d’ordre constitutionnel?

Nous savons désormais que l’élection de Barack Obama n’a pas amélioré la condition des Africains-Américains du jour au lendemain. Pour ceux qui, comme moi, pensent depuis longtemps que l’origine raciale est avant tout le signe d’un statut politique et non un simple marqueur génétique, l’affaire Troy Davis prouve une fois de plus que l’Amérique se divise (au moins) en deux catégories: les Américains… et les Africains-Américains.

En Amérique, les noirs sont touchés par une série d’injustices pour le moins tangibles, et leurs effets ne le sont pas moins: prêts hypothécaires à risque (et parfaitement inutiles); inégalité des soins médicaux; lois stop-and-frisk (interpellation et fouille, ndT); application des lois sur la drogue, qui vise implicitement la communauté africaine-américaine; mortalité infantile plus élevée; peines plus lourdes, et, puisqu’on en parle, plus de condamnations à la peine de mort. Des discriminations qui sont autant de rappels à la réalité: oui, nous sommes citoyens américains —mais tous les citoyens américains ne se valent visiblement pas.

Troy Davis était «notre» représentant

La Grande Récession a renforcé ce sentiment de vulnérabilité. Le taux de chômage des hommes noirs est deux fois supérieur à celui des hommes blancs. Une récente étude Pew montre que les blancs sont (en moyenne) vingt fois plus riches que les noirs. Selon une autre enquête, jusqu’à 40% de la communauté africaine-américaine risquerait de sortir de la classe moyenne du fait de la crise. Si la progression socio-économique de la communauté noire n’a pas été stoppée net, elle a tout du moins été considérablement ralentie au cours des trois dernières années.

Cette vulnérabilité explique l’intérêt extrême que tant de noirs américains ont porté à l’affaire Troy Davis. Nous ne l’avons jamais considéré comme un héros, pas plus que nous n’avons idolâtré le footballeur O.J. Simpson. Mais lorsqu’il est passé devant la justice, Davis (comme Simpson) était «notre» représentant.

Il était notre représentant en Géorgie, un État qui s’est longtemps livré à une répression raciale des plus violentes. Il était notre représentant face à la Cour suprême; une Cour qui ferme les yeux sur de nombreux cas d’injustice sociale depuis plusieurs années. Il était notre représentant lorsque nous pensions à nos ancêtres, à nos parents et à nos enfants; eux qui, si nos prières sont exaucées, n’auront jamais à croiser le chemin de «la loi». Troy Davis s’est brièvement trouvé sur sa route un soir d'août 1989 et elle a changé sa vie, à tout jamais.

Certains n’y verront qu’une forme de paranoïa. Ils soutiendront que les Africains-Américains sont désormais les égaux des blancs, mais qu’ils refusent d’assumer la responsabilité de leurs actes. C’est faux: nous n’avons jamais cessé de nous battre pour être traités équitablement. Et des milliers de personnes se sont mobilisées pour Troy Davis en manifestant, en signant des pétitions.

Nous n'étions pas tous persuadés de son innocence; certains d'entre nous voulaient simplement s’assurer que le principe du «doute raisonnable» s’appliquait également aux membres de notre communauté. J'estime que ce n’était pas trop demander. Malheureusement, le 21 septembre, ces espoirs ont été réduits à néant par l’État de Géorgie.

Joel Dreyfuss

Traduit par Jean-Clément Nau

Joël Dreyfuss

Joël Dreyfuss. Directeur de la rédaction du magazine The Root.

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