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Des Marocains manifestent à Rabat pour exprimer leur soutien aux Egyptiens, le 8 février 2011. REUTERS/Youssef Boudlal
Des Marocains manifestent à Rabat pour exprimer leur soutien aux Egyptiens, le 8 février 2011. REUTERS/Youssef Boudlal

La bataille des Facebookiens a commencé

Les inconditionnels de Sa Majesté tentent de miner l’appel à manifester le 20 février. Mais le camp adverse prend de l’ampleur, sans pour autant cibler le roi.

«Il n'y a plus de place pour l'ambigïté et la duplicité: ou le citoyen est marocain, ou il ne l'est pas», déclarait Mohammed VI lors de son discours du 11 novembre 2009 à l’occasion du 34e anniversaire de la Marche Verte. Alors que le vent révolutionnaire souffle sur les tyrannies arabes, l’emphase patriotique du roi du Maroc semble avoir été entendue par certains «sujets de Sa Majesté». Depuis quelques semaines, des milliers d’internautes «anti-20 février» mobilisent leurs troupes et invectivent notamment sur Facebook les initiateurs —dont le groupe Démocratie et liberté maintenant— d’un appel à manifestation, qui revendiquent dans l’esprit de Tunis et du Caire une réforme profonde du régime, mais pas le renversement de la monarchie.

Une jeunesse «national-monarchiste»

Au Maroc, le credo est d’être musulman, patriote, et surtout… monarchiste. Le système éducatif à plusieurs vitesses a fait du Marocain un sujet acculturé, mondialisé et trop souvent intolérant. La jeunesse marocaine se cherche, engluée dans ses contradictions identitaires, celles d’une société assurément schizophrène. Tiraillée entre une modernité virtuelle et une réalité conservatrice, elle persiste à bricoler son identité.

Dans ce contexte, un «national-monarchisme» s’est forgé dans l’esprit de toute une génération, refusant tout débat critique autour du pouvoir royal. Et tous les moyens sont bons pour souligner les points positifs d’une «nouvelle ère», celle de Mohammed VI. Représentant parmi tant d’autres de ce nationalisme exacerbé, le Cercle des jeunes démocrates (CJD), qui veut «marketer» le «nouveau Maroc» à l’international, est à l’origine de la confection du plus grand drapeau du monde dont le certificat au Guinness des records a été remis au roi en personne. Ces militants loyalistes se retrouvent sur Facebook parmi le Mouvement des Jeunes Marocains, et y revendiquent leur «fierté d’être marocains».

Un rap patriotique et galvanisateur

«Zine El Abidine Ben Ali: Game over. Hosni Moubarak: Loading. Abdelaziz Bouteflika: Next Stage. Mohammed VI: Error System...», peut-on lire sur le statut de nombreux Facebookiens pro-Mohammed VI. «A croire que la théorie des dominos s'appliquerait à tous, sauf au roi du Maroc», constate Les Inrocks qui relate que si près de 3.000 internautes ont rejoint le camps des révolutionnaires 2.0 réclamant une réforme de la Constitution, la démission de l'actuel gouvernement et la dissolution du Parlement, le monarchie n’est pas directement prise pour cible: malgré les tensions sociales, Mohammed VI conserve un capital de sympathie certain.

D’autres e-activistes ne sont pas en reste. Big Brother, chantre de la royauté, élu meilleur bloggeur marocain en 2010, s’est forgé une réputation d’évangéliste de la «cause sacrée»: celle de raviver l’amour de la patrie et de la Couronne chez les brebis égarées du Net. «L’amour peut-il empêcher la révolution?» s’interroge la journaliste Zineb El Rhazoui sur son blog du Monde. Et d’ajouter: 

«Quelques Facebookers marocains y ont cru dur comme fer. “La marche de l’amour de Sa Majesté le roi Mohammed VI que Dieu le Glorifie”, prévue le 6 février 2011, n’a finalement pas eu lieu, mais elle n’en est pas moins emblématique du culte de la personnalité dont se drape le monarque».

De jeunes artistes rejoignent ce «front des patriotes», chantant des louanges à la gloire de la patrie et du roi. A l’instar du groupe Fnaïre, Othman, membre de H-Kayne, a rameuté les stars du rap marocain comme Don Bigg, Casa Crew ou Fès City Clan, tous galvanisés par les récentes violences au Sahara Occidental, territoire contesté par les indépendantistes du Polisario.

Dans un clip mis en ligne sur YouTube, ils y appellent en chœur, l’index levé, à l’unité du pays sous la conduite du «roi, number one (…) contre ceux qui veulent le déstabiliser».

Un autre tube signé MC Joe, reprise d’un chant patriotique des années 70, fait un carton sur les ondes des radios musicales. Mais dans le camp des révoltés, les répliques ne se font pas attendre. Une parodie de discours de Mohammed VI fait fureur sur la Toile et une chanson de rap dénonce la spoliation des richesses par les puissants.

Des manifestants descendus fêter la chute de Moubarak devant le Parlement ainsi qu’aux portes du palais royal à Rabat, ont même scandé «Le peuple réclame la chute du régime!».

Une première, qui joue cependant subtilement sur une ambiguïté de taille: le message, réplique du slogan phare des insurgés de la Place Tahrir, était-il clairement destiné à Mohammed VI? Pas si sûr, car la plupart de ceux qui l’ont entonné ne sont pas anti-royalistes; ils réclament plutôt l’instauration d’un régime monarchique parlementaire à l’espagnole.

Les refuzniks ostracisés

Pourtant, les meneurs de la manifestation sont pris à parti sur des forums où le ton est plus que menaçant: «On sait qui vous êtes: homosexuels, athées, laïcs, juifs, convertis au christianisme», des «délits» pour la plupart passibles de prison au Maroc. «Ils ont commencé avec des insultes par téléphone et m'ont déjà menacé de mort», affirme Oussama El Khlifi, un des leaders du mouvement. Il ne serait pas le seul: ce jeune chômeur de 23 ans explique au journal espagnol Publico que tous ses amis «sont menacés aussi».

La vidéo postée sur YouTube dans laquelle El Khlifi convoque la marche du 20 février a été très mal reçue par le gouvernement.

«Ils ont voulu me voir en personne et devant mon refus, ils m'ont menacé de mort. Le Wali [gouverneur] de Rabat aussi a appelé mon père et lui a demandé ce que je voulais pour que cela s'arrête», ajoute-t-il.

Khalid Naciri, le ministre de la Communication, a réagi à l’appel à manifester lors d'un point presse le 7 février pour souligner «la sérénité du gouvernement», mais laisse toujours planer le doute sur l'autorisation ou non de cette marche.

En coulisses, le gouvernement fait l’impossible pour enrayer l’appel des réformateurs. Dans la foulée, l'agence officielle MAP et le quotidien Le Matin ressassent à l'envi les «mesures concrètes en matière de développement économique et social» prises par Mohammed VI depuis son intronisation en 1999 —une manière d’exorciser l’effet de contagion qui gagne le monde arabe.

Plus discrètement, révèle Maghreb Confidentiel, c'est le ministre marocain de la Jeunesse et des Sports, Moncef Belkhayat —réputé proche de Mohamed Mounir Majidi, le secrétaire particulier du roi— qui est envoyé sur le front numérique. Depuis quelques jours, Belkhayat, nouvelle icône des thuriféraires du roi, est très actif sur sa page Facebook qui compte plus de 32.000 fans. Il y accuse les sympathisants du 20 février d'intelligence avec les ennemis perpétuels de «l’intégrité territoriale» —comprenez l’Algérie, l’Espagne et le Polisario.

«Nos ennemis infiltrent nos réseaux sociaux, il faut qu'on fasse attention!» écrit-il avant de conclure par un très patriotique «Dieu, la patrie, le roi!», la devise du royaume chérifien. Et lorsque l’une des figures de la contestation se trouve impliquée dans une sombre affaire de cyber escroquerie, cela donne évidemment des munitions à ses détracteurs qui y voient une opération menée par des pieds nickelés à la vie dissolue, et forcément manipulés de l’étranger.

L’engouement pour la manifestation du 20 février ne faiblit pas pour autant. Au contraire. Preuve en est cette nouvelle vidéo postée sur Youtube, où l’on voit quatorze Marocains de tous âges dénoncer les injustices sociales, exprimer leur soif de démocratie et expliquer sans hargne pourquoi ils descendront dans la rue le 20 février. Un témoignage qui fait écho aux déclarations du prince Moulay Hicham dans les colonnes d'El Pais,  et du Nouvel Obs.

«Le Maroc aurait lui aussi son évolution, et non une révolution»

Le cousin germain de Mohammed VI —surnommé le «Prince rouge» en raison de ses critiques à l’endroit du régime— affirme que «le Maroc ne fera probablement pas exception» à l'onde contestataire qui secoue le monde arabe, qui, selon lui, est en passe d’atteindre «tous les régimes autoritaires» de la région. Le cousin de Mohammed VI ajoute que «l’étendue» et «la vaste concentration» du pouvoir monarchique sont incompatibles avec «la dignité du citoyen».

Résultat, sur les forums, c’est par une volée de bois vert que lui répondent des internautes loyalistes survoltés qui reprennent les arguties officielles servant à le discréditer:

«Pourquoi le prince ne vient-il pas ici pour créer un parti plutôt que de critiquer de l’extérieur? Pourquoi ne l’entend-on jamais s’exprimer sur les monarchies du Golfe? Pourquoi ne crée-t-il pas davantage d’emplois dans son pays, plutôt que d’investir dans les Émirats ou en Thaïlande?».

Le prince, troisième dans l'ordre de succession du trône alaouite, a précisé sa pensée lors de sa prestation à la télévision française le 7 février, sur le plateau de l'émission Mots Croisés animée par Yves Calvi sur le thème «Les révolutions arabes et nous». Il y expliquait que le Maroc aurait lui aussi son évolution, et non une révolution.

De leur côté, si les principaux partis politiques —restés peu diserts sur la marche du 20 février— semblent suivre les directives du palais et du gouvernement qui a annoncé le gel des denrées de base pour calmer la fronde populaire, de nombreuses associations et collectifs de défense des droits de l’Homme (l’AMDH en tête) ont répondu à l’appel des Facebookers. Interviewée par El Pais, Nadia Yassine, l'égérie du plus grand mouvement islamiste non-reconnu par Rabat, parle d’un soutien mais sans pour autant affirmer que son mouvement mobilisera ses ouailles pour l’occasion.

Aussi, «Mohammed VI dégage!» est un slogan bien improbable en terre chérifienne. Comme à Alger, ce sera le système qui sera plutôt fustigé.

«Cela dit, bien avant les Révolutions du jasmin et du papyrus, les émeutes populaires de Sefrou, de Sidi Ifni, (…) auraient dû inciter le pouvoir marocain à tirer les leçons qui s'imposent. Sans cela, le compte à rebours est déjà enclenché pour le trône alaouite», fait remarquer le site GuinGuinBali.

Ces internautes ont d’ailleurs déjà baptisé leur révolution: ce sera celle du coquelicot, symbole du sang versé des martyrs. A l’image des poppies anglais qui, au retour de l’accalmie, fleurissent sur les champs de bataille.

Ali Amar

Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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