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Une rentrée des classes en France le 5 septembre 2011 par Mairie de Montélimar via Flickr
Une rentrée des classes en France le 5 septembre 2011 par Mairie de Montélimar via Flickr

L'angoisse de la rentrée scolaire

En Algérie comme en France, la rentrée des classes reste une étape délicate de l'année. Mais le déclin de l'éducation nationale française n'en fait plus un modèle à suivre.

Courir. Non pas des tours et des tours, mais avec la foule. Avoir le sentiment que tout s'emballe, que la chaude quiétude de l'été n'est plus qu'un lointain souvenir. 

En France, la rentrée est un moment éprouvant que l'on regrette de ne pouvoir éviter en partant en vacances à ce moment-là (ce que font tout de même certains bienheureux). Pour qui a connu d'autres rentrées, notamment en Algérie, le contraste est saisissant. D'un côté, des vagues qui s'abattent de partout, de l'autre, un faux rythme pépère qui donne peut-être un peu trop de temps au temps.

Passons vite sur le soudain réveil de celles et ceux qui ont pris de bonnes résolutions pendant l'été et qui se manifestent le premier lundi de septembre à huit heures sonnantes.

«Bonjour, je vous appelle à propos de notre projet. Est-ce qu'on peut se voir très vite pour faire le point?»

Dans ces moments-là, difficile de répondre qu'il n'y a pas le feu au lac et que l'automne ne commence que le 23 du mois. Heureusement, il y a une excuse toute trouvée, un argument majeur et imparable: la rentrée scolaire qui mobilise tant d'énergie. 

Algérie et France, en rang deux par deux

C'est un grand moment de stress qui gâche l'été indien. Une ambiance d'un ring de boxe surchauffé où il faut parer dix coups à la seconde. Réunion d'information, réunion de prise de contact, dossier à remplir, autre dossier à compléter, renseignements à fournir, papiers administratifs à mettre sous pli avant la fin de la semaine.

On fait alors des listes «d'à-faire» qui s'allongent au fur et à mesure. Rien à voir avec les rentrées made in Algeria, du moins celles d'antan: démarrage officiel début septembre, démarrage réel, au mieux, début octobre… Emplois du temps incomplets, provisoires et incertains, grandes plages de liberté pour les écoliers, collégiens et lycéens et donc retour en douceur dans le monde des devoirs surveillés et des interrogations surprise.

Relevons tout de même que la rentrée scolaire à la française présente un avantage majeur. Le plus souvent, les listes de fournitures sont envoyés début juillet ce qui donne le temps –aux prévoyantes et autres bien organisées (car c'est souvent une affaire de mamans)– de prendre ses dispositions et d'éviter les cohues.

Rien à voir donc avec ces mêlées générales dans les librairies-papeteries d'Alger, ou d'ailleurs, où quelques employés suant sang et eau ne savent plus où donner de la tête pour remplir les sachets de cahiers, de feuilles simples et doubles, d'ardoise, de sachets de buchettes, de compas et autres outils de torture. 

La course à l'armement scolaire

Voilà pour les avantages car, pour le reste, la galère est la même. Achats anticipés ou pas, il y aura toujours quelques couacs. Le crayon HB7 est introuvable tout comme l'équerre non-isocèle QLX3. De même, apprend-on un soir que le rapporteur n'est pas le bon parce qu'il a une échelle en grades et qu'il faut des degrés (tout le monde devrait savoir que les grades ne servent plus à rien!).

Et puis, il s'avère que la liste a été mal lue. Pour les mathématiques, il faut un grand cahier à petits carreaux et un petit cahier à grands carreaux et non l'inverse! On sort alors en catastrophe de chez soi, à la recherche d'une papeterie encore ouverte. Et si l'on trouve ce que l'on cherche, on se garde de triompher car on sait bien que, le lendemain, une autre tuile va tomber. Et c'est ce qui arrive car le grand cahier à petits carreaux doit être de format «24 x 32» ce qui élimine le «21 x 29,7» (pourquoi ce chiffre décimal, allez savoir!) que l'on était si content d'avoir déniché la veille… 

Enfin, début de vingt-et-unième siècle ou pas, les livres scolaires restent toujours à couvrir et hommage à celles et ceux qui maîtrisent l'art du rabat souple, du scotch bien coupé et de la languette en forme de petit triangle, coupée au millimètre près et glissée sans pli sous la reliure… Longtemps un cauchemar pour l'auteur de ces lignes qui peut néanmoins prétendre, non sans une certaine fierté, qu'il a réussi à faire quelques progrès en la matière grâce à plusieurs décennies d'entraînement intensif. 

«Je veux pas y aller»

Bien entendu, il n'y a pas que cela comme facteur de stress. Certains sont bien plus sérieux. Comme vient de le montrer une étude de l'Association de la fondation étudiante pour la ville (Afev) –un organisme qui offre des services de soutien scolaire- la rentrée est de plus en plus vécue dans l'angoisse par nombre de familles françaises.

Interrogée par le site TF1 News, Eunice Mangado-Lunetta, directrice déléguée de l'Afev estime ainsi que «les familles se retrouvent dans une spirale» due à la peur de l'échec scolaire. Chacune va alors «développer une stratégie individuelle pour mieux accompagner ses enfants à base de cours particuliers, cahier de vacances et stages pré-rentrée».

Une course à «l'armement scolaire» qui fait le bonheur de nombre d'organismes parascolaires -sans oublier les éditeurs d'ouvrages d'accompagnement- et qui, ajoute la responsable, «révèle une angoisse généralisée par rapport à l'école, tous milieux sociaux confondus», les grands perdants étant «les milieux populaires». 

«Tu as fait tes devoirs?»

Chez les parents, cette angoisse est aggravée par un sentiment d'incapacité à soutenir leurs enfants. Selon l'enquête, près d'un quart d'entre eux (24%) ne se sentent pas capables d'aider leur enfant à mieux réussir contre 43% qui estiment qu'ils peuvent «un peu» les aider. Du coup, le moment des devoirs devient pénible voire traumatisant pour 59% des familles interrogées par l'Afev.

Deux autres chiffres témoignent de la difficulté de la situation: 30,2% des parents interrogés par l'association reconnaissant ne pas comprendre les devoirs ou avoir peur de se tromper tandis que près de 16% ne savent pas lire ou écrire le français et ne sentent donc pas capables d'aider leurs enfants. 

Et à cette angoisse de l'échec scolaire –aggravée par la course à la sélection qui, de manière insidieuse, débute dès le CM2- s'ajoutent les conséquences du malaise du milieu éducatif. Classes surchargées, milliers de postes supprimés, professeurs remplaçants qui se succèdent les uns aux autres au grand dam des parents: l'éducation française va mal et subit une véritable opération de démolition qui laisse pantois.

Le système éducatif se tire une balle dans le pied

Mais qu'est-ce que ce pays qui détruit l'un de ses atouts majeurs au nom de la lutte contre les déficits publics (comme s'il n'y avait pas d'économies à réaliser ailleurs en supprimant par exemple le Sénat…)? Qu'est-ce que ce pays où l'éducation est prise en otage au nom d'une revanche idéologique qui ne veut pas dire son nom?

Au fond d'elle-même, la droite n'a finalement jamais accepté la généralisation de l'enseignement et a toujours espéré régler son compte à un personnel enseignant jugé trop proche de la gauche. C'est ce qui est en train de se passer et cela concourt à préparer le déclin d'un pays longtemps admiré pour l'excellence de son système éducatif.
 
Akram Belkaïd

Cet article a d'abord été publié dans Le Quotidien d'Oran

Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

Ses derniers articles: Le pays où le mensonge est la règle  Ces mots qui tuent le français  Le monde arabe à l'heure du Web 

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