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Combattants anti-Kadhafi à Bani Walid, le 23 septembre 2011. REUTERS/Youssef Boudlal
Combattants anti-Kadhafi à Bani Walid, le 23 septembre 2011. REUTERS/Youssef Boudlal

Pour qui se bat l'Otan en Libye?

L'alliance atlantique a annoncé le 21 septembre qu'elle allait prolonger de trois mois son intervention en Libye. Pour les Libyens ou pour ses intérêts personnels?

Le 5 septembre 2011, Anders Fogh Rasmussen, le secrétaire général de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan) n’hésitait pas à annoncer la fin prochaine des opérations de l’alliance en Libye.

Deux semaines plus tard, alors que les communiqués en provenance de la rive sud de la Méditerranée ne cessent de nous promettre la chute définitive des «derniers bastions» du régime du colonel Kadhafi et nous décrivent la marche triomphale des forces du Conseil national de transition (CNT) sur Syrte, Sebha et Béni Walid, l’Otan décidait le 21 septembre de prolonger de trois mois supplémentaires son intervention. Se pourrait-il que d’aucuns aient vendu la peau de l’ours kadhafiste avant de l’avoir tué?

Elle court, elle court, la rumeur

L’Otan s’efforce de dédramatiser et tient malgré tout à donner de la Libye l’image d’un pays en passe de sortir de la crise. Sur son site, dans un article qui brosse un tableau pittoresque et sympathique de la vie quotidienne à Tripoli, on peut lire que les préoccupations des militaires occidentaux ne sont pas que guerrières:

Ainsi, «il est essentiel, pour un retour rapide à la normale, que les services d'électricité et d'eau soient vite rétablis. C'est ici que le choix de l'Otan de ne pas s'en prendre aux infrastructures porte ses fruits», se félicite l’auteur du texte. Toutefois, «la mission de l'Otan visant à protéger les civils est maintenue car le conflit se poursuit contre les poches de résistance pro-Kadhafi. La rapidité avec laquelle le CNT pourra en finir avec le reste des forces de l'ancien régime conditionnera son aptitude à normaliser la situation en Libye».

Pour l’heure, les combats ne sont pas terminés. 6.000 combattants du CNT se masseraient pour «l’assaut final» sur Syrte, tandis que des rumeurs —comme toujours contradictoires— nous parviennent de Béni Walid et de Sebha. Cette dernière ville serait depuis quelques jours aux mains des anciens rebelles.

C’est en tout cas ce qu’affirment la BBC et le Guardian de Londres. Lequel assure en outre que «les forces libyennes libres» —toute ressemblance avec les Forces Françaises Libres étant sans doute médiatiquement voulue— «se sont emparées de points clés de la ville de Sebha, dans le désert au sud du pays, un bastion des partisans de Mouammar Kadhafi et d’autres personnalités du régime en fuite, a annoncé le nouveau gouvernement rebelle à Tripoli».

La chute de Sebha, nœud essentiel sur la route du Niger, permettrait au CNT de couper toute retraite aux kadhafistes dans la région: 

«La confirmation de la prise de la citadelle [sic] et de l’aéroport de Sebha constitue une importante percée militaire, bien que l’on ne sache pas avec exactitude ce qu’il en est du reste de la ville. Mais de violents combats se poursuivent à Béni Walid, à environ 150 kilomètres au sud de Tripoli, où Seif al Islam al-Kadhafi, fils du dirigeant déchu, aurait été aperçu».

Seif al Islam est à la fois l’Arlésienne et le croquemitaine de cette nouvelle phase de la guerre en Libye, que l’on croit voir partout depuis la chute de Tripoli—quand on ne l’a pas capturé ou tué, comme quelques-uns de ses nombreux frères. Il est certain qu’il incarne aujourd’hui le visage de la résistance kadhafiste, là où son père, dont nul ne sait vraiment où il s’est retranché, se contente d’émettre régulièrement des messages galvanisants où il appelle ses fidèles à continuer le combat.

Les kadhafistes n’ont pas dit leur dernier mot

Tant que Seif al Islam et le colonel resteront insaisissables, au point de narguer les forces de l’Otan et les troupes du CNT, la guerre continuera. Cependant, on voit mal comment les loyalistes pourraient reprendre l’initiative. Et ce n’est probablement pas un hasard si l’alliance a choisi de prolonger de trois mois —presque jusqu’à Noël— ses opérations de couverture aérienne.

A Béni Walid, par exemple, toutes les tentatives de pénétration des rebelles ont été repoussées avec de lourdes pertes. Dès qu’ils se cassent les dents sur des positions ennemies, les hommes du CNT, comme le faisaient les combattants albanais de l’UÇK au Kosovo en 1999, réclament un appui aérien de l’Otan.

Preuve que les avions français, britanniques et américains, entre autres, ne chôment pas, le point de situation n° 44 du ministère français de la Défense dresse la liste des objectifs «traités» du 15 au 22 septembre:

«Une dizaine de véhicules militaires et d’armements (véhicules légers armés, lance-roquette multiples) dans la région de Syrte, Béni Walid, Waddan et Sebha; une dizaine de bâtiments de commandement et de stockage de matériel dans les régions de Syrte, Béni Walid, Waddan et Sebha».

Les forces de Kadhafi ont peut-être trouvé une certaine forme de parade à ces frappes, puisqu’elles semblent capables de reprendre le combat après les bombardements et d’interdire pour l’instant à leurs ennemis l’accès aux villes qu’elles défendent. Si l’alliance s’octroie généreusement une rallonge de trois mois pour mener à bien ses opérations, peut-être faut-il y déceler des indices quant à la capacité de nuisance des kadhafistes, qui semblent loin d’avoir dit leur dernier mot.

Le CNT sur la sellette

En Occident, d’ailleurs, des voix s’élèvent pour s’inquiéter de cet après-Kadhafi qui tarde à venir. Les rebelles du CNT n’inspirent pas que la confiance. Ils sont divisés, leur programme paraît incohérent, pour ne rien dire de leur volonté de fonder leur Constitution sur la charia (loi islamique). Aux États-Unis, le Washington Post tire la sonnette d’alarme:

«[…] alors que les loyalistes de Mouammar Kadhafi résistent avec acharnement dans les villes assiégées de Syrte et Béni Walid, et que des querelles éclatent entre les révolutionnaires, il est de plus en plus à craindre que le renversement de Kadhafi ne soit pas synonyme de la fin des combats dans la nouvelle Libye. En fait, certains estiment que la défaite de l’ancien dirigeant pourrait ouvrir la voie à un conflit beaucoup plus complexe».

L’Occident se paye-t-il la Libye de ses rêves?

Le problème tiendrait peut-être, à en croire l’auteur britannique Greg Muttitt, interviewé par Al Jazeera, au principe même des interventions occidentales. Muttitt ne mâche pas ses mots. Pour lui, l’Ouest n’intervient qu’à ses propres fins, et se soucie en fin de compte fort peu de satisfaire les aspirations des peuples au côté desquels il intervient:

«Autrement dit, commente-t-il, les puissances occidentales trouveront la Libye qui leur convient dans les mois qui viennent. Elles peuvent préférer [une Libye] divisée entre tribus, ou entre "modérés" et "islamistes". Les Américains et les Britanniques chercheront à soutenir les politiciens libyens avec lesquels ils estimeront qu’il est possible de faire des affaires. Ils auront tout naturellement tendance à penser qu’ils aident les modérés, mais ces derniers seront également prêts à tout pour plaire aux puissances occidentales». 

Il reste trois mois à l’Occident pour s’offrir cette Libye rêvée, peut-être, effectivement, en guise de cadeau de Noël.

Roman Rijka

 

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Roman Rijka

Roman Rijka. Journaliste. Spécialiste de l'histoire militaire.

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