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Brockhaus and Efron_Encyclopedic Dictionary--close-up, by Double--M (formerly DoubleM2) via Flickr CC
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A quoi ça sert un roi africain?

En Afrique, les rois et chefs traditionnels jouent un rôle essentiel dans la vie sociopolitique d'un pays. Il suffit parfois de leur soutien pour remporter une élection…

Les rois et chefs traditionnels jouent un rôle non négligeable dans le jeu politique en Afrique. Selon les pays et les régions, leur poids est plus ou moins important. Ils sont quasiment partie prenante de la vie sociopolitique, bien des décennies après la mise au tombeau de leur pouvoir suprême par l’administration coloniale.

Faute de pouvoir l’exercer comme par le passé, ils sont tenus à des fonctions sociales et morales en tant qu’organisation de la société civile de l’État postcolonial. Sans pour autant cesser d’interférer dans le jeu politique d’une manière ou d’une autre.

A y regarder de près, les rois et chefs traditionnels semblent bien à l’étroit dans les fonctions auxquelles l’État moderne les a confinés. Ils cherchent maintenant à jouer un rôle de plus en plus prépondérant en Afrique. Dans de nombreux pays, ils militent activement pour avoir une place dans les institutions démocratiques.

Il faut dire que ce sont les hommes politiques eux-mêmes qui ont créé cette envie que manifestent certains. Au lieu de s’évertuer à asseoir les fondements d’États démocratiques modernes, ils ont œuvré à juxtaposer des États théoriquement modernes à des États pratiquement traditionnels, et cela pour des raisons uniquement politiques.

Dans les pays africains où la royauté et les chefferies traditionnelles sont influentes, il suffit de s’attirer les faveurs de ces institutions traditionnelles pour remporter des élections sans coup férir. Cela fausse évidemment le jeu et complique davantage l’apprentissage de la culture démocratique.

Des soutiens cruciaux pour les politiques

Les observateurs avertis de la scène politique burkinabè constatent ainsi qu’il suffit au président Blaise Compaoré d’avoir le soutien des rois et chefs de cantons mossis pour gagner une élection. Et les campagnes du président du Burkina Faso ont souvent reposé sur cette stratégie. Au Cameroun, Paul Biya a lui aussi coutume d’utiliser la même méthode. Même au Bénin, où ces institutions traditionnelles ont perdu de leur influence, aucun homme politique ne se lance dans une campagne sans courtiser les rois et chefs traditionnels du pays. Dans bien d’autres pays africains comme le Nigeria, le Tchad, le Ghana ou le Togo, la situation est presque identique.

Un sondage réalisé par le Centre pour la gouvernance démocratique (CGD) au Burkina Faso en 2008 sur près de 1.200 Burkinabè indique qu«il apparaît que la confiance de la population envers l’institution traditionnelle est plus grande qu’envers les institutions modernes». Cette réalité en dit manifestement long sur l’appropriation et l’exercice de la démocratie à l’occidentale en Afrique.

Les hommes politiques, qui ont compris tout le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de la manipulation des rois et chefs traditionnels à leurs fins, ne se font pas prier pour les couvrir de dons et libéralités. Conséquence: à l’image du milieu politique, la corruption a fini par gagner les rangs des rois et chefs traditionnels, au point d’engendrer d’autres problèmes.

Corruption et manipulation

Même ceux qui ne disposent pas anciennement de monarchies ou ne sont pas de familles royales se sont maintenant improvisés comme tels. C’est cette triste réalité qui a entraîné en 2009 l’affaire du Conseil des rois du Bénin contre le Conseil suprême des souverains du Bénin devant la Cour constitutionnelle.

«Je suis au regret de constater que la Cour constitutionnelle m’a débouté à propos de ce sujet. Voilà un pays où le chef de l’État ne sait plus à quel saint se vouer. Sinon, des éléments vont le voir pour prendre la tête d’une institution dénommée "Conseil suprême des souverains du Bénin", c’est une honte pour notre pays.

C’est la première fois qu’un président de la République donne 100 millions aux rois et 125 millions aux confessions religieuses. Il est à féliciter; mais c’est dommage qu’une poignée de têtes couronnées foutent ces actions en l’air. Je demande au président de bloquer d’abord les millions qu’il veut encore donner aux rois. Il faudra qu’on lui fasse le point complet des 100 millions qu’il avait donnés».

Ainsi s’exprimait le roi des Aïzos, Adjahouto Dodo, après avoir été débouté par la Cour constitutionnelle. Il convient de souligner cependant que l’église catholique romaine avait refusé de prendre sa part de l’argent donné par le chef de l’État concernant les confessions religieuses. Non sans susciter diverses réactions d’ailleurs.

Dans sa quête insatiable de pouvoir, l’ex-guide libyen Mouammar Kadhafi a lui aussi cru devoir utiliser les rois et chefs traditionnels d’Afrique à des fins politiques. Il voulait ainsi contourner l’opposition qu’il rencontrait au sein de l’Union africaine pour imposer le gouvernement central qu’il avait l’ambition de diriger comme président des États-Unis d’Afrique.

Et pour cause: après les avoir réunis en Libye, il s’est fait introniser «roi des rois d’Afrique» à l’occasion du 12e sommet de l’UA à Addis Abeba (Ethiopie). Ce qui a fait dire au président ougandais Yoweri Museveni: 

«Quand les dirigeants politiques africains ont refusé de soutenir son projet de gouvernement africain, Kadhafi, aussi incroyable que cela puisse paraître, a pensé qu’il pouvait les contourner et travailler avec ces rois pour mettre ses projets à exécution.

J’ai averti Kadhafi à Addis Abeba que des mesures seraient prises contre tout roi ougandais qui se mêlerait de politique, car notre Constitution ne le permettait pas. J’y ai proposé une motion visant à supprimer des registres de l’UA toutes les références aux rois (dirigeants culturels) qui avaient fait des discours à notre tribune, parce qu’ils y avaient été invités illégalement par le colonel Kadhafi».

Un État hybride et dangereux

Somme toute, le rôle et le statut des rois et chefs traditionnels dans la société moderne africaine méritent une réflexion minutieuse et approfondie. La démocratie est considérée comme le meilleur système politique pour assurer le fonctionnement d’une société et résoudre les conflits. Paradoxalement, les démocraties naissantes ou rétablies en Afrique connaissent de tels dysfonctionnements qu’elles suscitent beaucoup plus de problèmes.

L’un de ces problèmes récurrents constitue les graves crises liées à l’organisation des élections. A telle enseigne que de nombreux Africains en sont arrivés à se poser la question de savoir s’il ne faut pas carrément supprimer les élections en Afrique. L’hebdomadaire Jeune Afrique y a d’ailleurs consacré un débat avec ses lecteurs.

En Afrique, l’État moderne postcolonial est apparemment victime de la juxtaposition du fonctionnement des systèmes modernes et traditionnels. En théorie et en apparence, l’État africain fonctionne sur les principes d’un État moderne, mais en pratique, c’est à la manière de la société traditionnelle. Ce qui en fait un État hybride et dangereux. Il importe peut-être de trouver les moyens d’un savant mélange ou d’une bonne osmose pour éviter les éternels couacs qui engendrent des crises profondes et entravent le développement de ces pays.

Nombre d’entre eux entretiennent en effet certaines institutions que l’on peut considérer comme budgétivores au vu de leur efficacité. Tels est le cas des Conseils économiques et sociaux, dont les membres ne sont pas souvent plus compétents et encore moins influents que des rois ou chefs traditionnels de plus en plus cultivés et modernes.

Pour empêcher leur intrusion nuisible dans le jeu politique par le truchement des accointances politiciennes, l’Afrique gagnerait certainement à leur assurer une place dans les institutions démocratiques. En faisant l’économie des Conseils économiques et sociaux, ils pourraient avoir un rôle plus bénéfique à jouer dans des Sénats, où ils seraient représentés d’office aux côtés des membres élus.

Mais encore faudrait-il renforcer leurs capacités et leur imposer un code de conduite qu’il reste à inventer, en organisant d’abord le pouvoir endogène lui-même. En le reconnaissant ensuite de manière formelle dans le contexte moderne de démocratie pluraliste, on pourra mieux l’impliquer dans les institutions traditionnelles de la République pour des prises de décisions efficaces en faveur de la bonne gouvernance et du développement à la base.

A condition que les détenteurs de ce pouvoir endogène soient réellement au service de leurs concitoyens, qui leur font encore grandement confiance, plutôt qu’à celui des privilèges dont ils bénéficient des princes qui gouvernent.

Marcus Boni Teiga

 

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Marcus Boni Teiga

Ancien directeur de l'hebdomadaire Le Bénin Aujourd'hui, Marcus Boni Teiga a été grand reporter à La Gazette du Golfe à Cotonou et travaille actuellement en freelance. Il a publié de nombreux ouvrages. Il est co-auteur du blog Echos du Bénin sur Slate Afrique.

Ses derniers articles: Lettre à mon cousin Barack  A-t-on vraiment voulu tuer Boni Yayi?  Il faut privilégier les Bleus évoluant en France 

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