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Des combattants du CNT à Bani Walid, le 17 septembre 2011. REUTERS/Zohra Bensemra
Des combattants du CNT à Bani Walid, le 17 septembre 2011. REUTERS/Zohra Bensemra

L’Afrique a-t-elle perdu la Libye?

L'Union africaine vient de reconnaître le Conseil national de transition. Mais Kadhafi conserve bien des fidèles sur le continent.

La chute du colonel Kadhafi n’a pas fait que des heureux en Afrique. Celui qui s’était vu décerner le titre de «roi des rois» en 2008 lors d’un sommet de l’Union africaine avait une cour pléthorique sur le continent. Avec ses pétrodollars, il savait arroser les potentats locaux.

Kadhafi réussissait aussi acheter les fidèles de mouvements rebelles notamment Touaregs. Ainsi, au Sahel il pouvait jouer les faiseurs de rois. Mais son rayon d’action s’étendait jusqu’au Liberia. Il avait contribué à la «formation» idéologique et militaire du seigneur de guerre Charles Taylor. Celui qui devait par la suite régner d’une main de fer sur le Liberia et qui a soutenu une rébellion sanglante en Sierra Leone.

Kadhafi aidait financièrement des régimes à la santé financière fragile de Cotonou à Ouagadougou. Et pouvait réactiver des mouvements rebelles quand les «régimes amis» n’étaient plus dans ses bonnes grâces. Au-delà de ces jeux d’influence, il reste que le colonel a su aussi conserver une belle popularité dans une partie de l’opinion publique africaine. Sa rhétorique anticoloniale séduit parfois à Bamako, tout comme à Niamey ou Ouagadougou.

Mouammar Kadhafi, le mécène de l'Afrique

Le «guide» n’a jamais hésité à injecter des pétrodollars dans le développement de l’Afrique: il a ainsi investi dans des complexes hôteliers jusqu’en Afrique australe. Ces dernières années, il s’était détourné de ses «frères arabes» pour redécouvrir ses racines africaines. L’Afrique lui avait donné l’influence politique que le monde arabe lui refusait.

Il finançait sans compter l’Union africaine (UA). L’Union africaine avait d’ailleurs vu le jour en 1999 à Syrte, sa ville natale. Pendant son règne de quarante-deux ans, la Libye a été une importante terre d’immigration pour l’Afrique subsaharienne. Un million de Subsahariens travaillaient dans la Libye de Kadhafi. Par ailleurs, selon The Guardian, près d’un quart de la population libyenne serait noire.

L’Union africaine a attendu le 20 septembre pour reconnaître le Conseil national de transition (CNT) et n’a pas mis beaucoup d’ardeur à condamner et combattre l’envoi de mercenaires subsahariens à la rescousse du régime agonisant de Kadhafi. Alors même que ces «chiens de guerre» participaient à des actes de répression contre des populations civiles.

A la mi-septembre, seulement une vingtaine de pays africains avaient reconnu le CNT. Le Premier ministre de Guinée Bissau, Carlos Gomes Junior, allant jusqu’à affirmer que le colonel Kadhafi serait accueilli «à bras ouverts» dans son pays.

La reconnaissance mesurée du CNT

L’Afrique noire avait de bonnes raisons pour ne pas se presser de reconnaître le CNT. Afin d’expliquer ses réticences, l’Union africaine ne mettait pas seulement en avant la défense d’un régime Kadhafi reconnu par la communauté internationale. Des dirigeants africains reprochent à l’Otan de s’être livrée à une interprétation très extensive de la résolution 173 des Nations unies qui devait encadrer l’intervention occidentale en Libye. Cette résolution prévoyait uniquement l’usage de la «force nécessaire» pour protéger les civils menacés par le régime de Kadhafi.

Autre sujet de mécontentement de l’Afrique noire: des exactions commises par les troupes du CNT à l’encontre de noirs, accusés d’être des mercenaires subsahariens. Certains de ces soi-disant mercenaires sont tout bonnement des soldats noirs de Kadhafi ou juste des travailleurs migrants pris au piège de la guerre.

Le nouveau pouvoir libyen est en grande partie issu de la région de Benghazi, à plus de 600 kilomètres à l’est de Tripoli: les nouveaux dirigeants de la Libye auront davantage le regard porté vers l’Egypte et le Moyen-Orient que vers l’Afrique noire. Ils seront sans doute soucieux de récompenser ceux qui les ont aidés à prendre le pouvoir: la France, la Grande-Bretagne et leurs alliés arabes.

Dès lors, une partie de l’opinion publique du continent se demande si l’Afrique n’a pas perdu la Libye avec la chute de Kadhafi. Mais, comme le souligne le journaliste africain, Knox Chitiyo:

«l’Afrique n’a jamais possédé la Libye.»

Et la chute de Kadhafi peut en fin de compte devenir, selon The Mail & Guardian, une belle opportunité pour le continent.

Au final, le CNT sera obligé de travailler avec ses voisins africains, notamment le Niger, le Tchad et le Mali. Sinon le Sahel pourrait devenir plus que jamais une zone de déstabilisation. Une terre de non-droit où des ennemis du CNT pourraient créer des mouvements de guérilla. L’Afrique noire et la Libye devront aussi collaborer dans la gestion des flux migratoires.

En Libye, souligne le Mail & Guardian: «l’Afrique ne peut pas se permettre d’être du mauvais côté de l’histoire». Ainsi, il est étonnant de constater que l’Afrique du Sud, la grande puissance économique du continent, montre autant de réticence à abandonner sa vieille alliance avec Kadhafi. L’Afrique du Sud est l’une des démocraties du continent, elle aurait tout intérêt à accompagner l’émergence d’un processus de démocratisation en Libye.

L'étrange diplomatie sud-africaine

Certes elle n’a pas tort de dénoncer les risques de néocolonialisme. L’intervention de l’Otan a joué un rôle essentiel dans la chute du régime de Kadhafi. Mais faut-il pour autant regretter un régime liberticide? Rien n’est moins sûr.

Quoi qu’il en soit, les grandes puissances du continent ont tout intérêt à entamer un dialogue avec les nouveaux dirigeants libyens si elles veulent éviter une marginalisation dans la région.

Le président sénégalais Abdoulaye Wade l’avait bien compris. Il fut l’un des premiers chefs d’Etat à reconnaître le CNT et à faire le voyage à Benghazi.

L’Afrique subsahérienne ne peut ignorer plus longtemps les effets du printemps arabe. Elle n’a pas perdu la Libye mais doit juste regarder en face les bouleversements du nord du continent: de la Tunisie à la Libye en passant par l’Egypte. Trois dictatures ont sombré corps et biens au cours des neuf derniers mois.

L’Afrique noire, notamment la société civile, doit participer à la reconstruction d’un continent plus démocratique. Si elle veut éviter une nouvelle marginalisation.

Pierre Cherruau

 

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Pierre Cherruau

Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

Ses derniers articles: Comment lutter contre le djihad au Mali  Au Mali, la guerre n'est pas finie  C'est fini les hiérarchies! 

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