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Happy Ramadan, by Ranoush. via Flickr CC
Happy Ramadan, by Ranoush. via Flickr CC

Art, nudité et Islam: un cocktail explosif

Une œuvre d’un jeune artiste franco-marocain mettant en scène des versets du Coran sur son corps dénudé fait scandale au Maroc en marge de la foire Marrakech Art Fair. Un cas qui rappelle que le blasphème à la vie dure, et pas seulement en terre d'Islam.

L’œuvre de l’artiste franco-marocain Mehdi Georges Lahlou, 27 ans, consistant en une image d’un corps nu (le sien en l’occurrence) sur lequel des versets coraniques sont projetés grâce à un jeu de lumières a suscité une vive polémique à quelques jours de l’ouverture de la Marrakech Art Fair, la plus importante foire d’art contemporain du Maroc, où certaines œuvres de l’artiste seront exposées au public.

En réalité, l’œuvre incriminée n’a jamais été programmée par Marrakech Art Fair. Un cliché a été repris (mais cachant son sexe) par la plupart des journaux et des sites marocains qui ont prétendu le contraire, ce qui suscite les critiques les plus acerbes de centaines d’internautes.

«Cette image est choquante pour nous musulmans. On ne peut pas l’accepter et la présence de ce soi-disant artiste à Marrakech est inadmissible», écrit un internaute sur le journal électronique goud.ma.

«Une provocation gratuite»

Un autre internaute crie lui aussi au blasphème sur le forum Bladi.net:

«Une provocation gratuite a tous les marocains et non seulement aux "Islamistes", le coran est sacré on l'écrit pas sur le corps et surtout pas sur ses organes génitaux dans le but de l'exposer

Sur son site personnel, Mehdi-Georges Lahlou affirme cependant qu’il «n’a jamais voulu insulter les membres de la communauté musulmane».

«Nous comprenons tout à fait l’incompréhension qu’il peut y avoir face à la photographie Koranic Inlay 2010», peut-on y lire. «Le discours de l’artiste n’est pas de heurter la sensibilité de certaines personnes, mais de représenter sa double appartenance, né de mère catholique et de père musulman. Son travail traite principalement de l’appréhension du corps dans un environnement culturel mixte».

D’ailleurs, d’autres de ses œuvres font référence au christianisme dans un registre similaire.

Mehdi-Georges Lahlou n’a pas annulé sa participation à la foire, mais cette image mettant en relation la nudité corporelle et des références religieuses n’y sera pas exposée.

«La Galerie Dix9 exposera Mehdi-Georges Lahlou à Marrakech Art Fair 2011 dans un accrochage collectif, la sélection des œuvres  présentées par la Galerie Dix9 a été soigneusement réalisée. En l'occurrence, elle ne comportera pas d'œuvres mettant en relation la nudité corporelle et des références religieuses», précise l’artiste sur son site.

Une forme de compromis, voire d’autocensure très révélatrice de la difficulté pour les artistes à s’affranchir totalement des tabous des sociétés qu’ils mettent en scène. Et c’est peut-être là où «réside le vrai débat» comme le suggère Meryem Sebti, la directrice du magazine Diptyk, une publication de référence en matière d’art au Maroc.

Dans cette affaire se profilerait aussi la volonté manifeste de torpiller un événement que certains voudraient présenter comme subversif, pour des raisons extérieures à ce débat. C’est en tout cas l’avis partagé par ses promoteurs et nombre d’observateurs de la scène artistique marocaine.

D’ailleurs, Lahlou n’est pas le seul artiste programmé à Marrakech Art Fair et dont les œuvres antérieures sont susceptibles de faire se hérisser les poils des conservateurs. Manipulation et jeu d’influence ont fini par faire souffler un vent dangereux sur les braises de l’interdit religieux…

En tout cas, ce n’est pas la première fois qu’un artiste marocain est confronté à la sensibilité religieuse, voire à l’interdit et à la vindicte d’un public qui demeure très attaché au traditionalisme conservateur, qui n’accepte pas qu’un travail puisse questionner la représentation et la place du corps et du sexe dans les cultures musulmanes.

En 2007, une interprétation de L’Origine du monde de Gustave Courbet par l’artiste Fouad Bellamine avait tout autant suscité l’ire de l’opinion de ses compatriotes. Son travail juxtaposant une photo du sexe féminin peint par Courbet en 1866 et des représentations graphiques faisant référence à la culture musulmane a fait l'objet d'une âpre polémique avec l'ambassadeur d'Iran au Mexique, où l’œuvre avait été exposée pour la première fois. L’ambassadeur d’Iran avait jugé qu’elle portait préjudice à l’Islam.

Intolérance du sacré face au profane

La réaction au Maroc a été globalement en accord avec l’avis du diplomate. L’hebdomadaire Le Journal Hebdomadaire, qui en avait fait sa une, avait été censuré.

«Ce que je fais n’a rien à voir avec la religion et sa profanation. C’est très grave et inacceptable de faire à mon œuvre un procès d’intention exigeant un acte de censure sous la menace de la guerre des cultures», s’était insurgé l’artiste, qui affirmait qu’il n’avait aucunement l’intention de faire injure à l’Islam.

«L’œuvre est ouverte à toute interprétation. C’est de la liberté du spectateur d’y voir ce qu’il veut. J’ai travaillé à partir de L’origine du monde de Gustave Courbet. J’ai plaqué à cette image un dôme qui, avec l’arche, constitue un de mes motifs préférés apparaissant dans presque toutes mes œuvres. Il est absurde d’y voir spécialement une mosquée et encore plus absurde d’y reconnaître le Dôme du Rocher de Jérusalem». Son explication n’a pas atténué la colère et une fatwa a même été proférée contre le peintre, l’excommuniant pour apostasie.

Selon la plupart des exégètes de l’Islam, la religion musulmane bannit la représentation de l’homme. Si cette règle n’a pas été de tout temps suivie —en témoignent les enluminures persanes—, cette obligation d’abstraction a par ailleurs suscité la magnificence de l’art musulman, un art du sacré ou la géométrie des formes et la calligraphie ont remplacé le figuratif.

De ce point de vue, l’art abstrait ne pose aucun problème aux tenants de l’interdit. Ce serait la conjonction des textes sacrés et du profane, voire à la nudité, au sexe ou à la féminité dévoilée qui serait à ce point explosive.

En 1994, Karl Lagerfeld, directeur artistique de la maison Chanel, avait imprimé des versets coraniques sur une robe portée par le top model Claudia Schiffer. Il avait évité de justesse le scandale en faisant marche arrière et en présentant ses excuses aux autorités musulmanes. Il ira jusqu’à détruire sa création.

En 2003, La Redoute, un site de vente par correspondance français, avait mis en vente un t-shirt de la marque Teddy Smith arborant la chahada, la profession de foi islamique, déchaînant à son tour une vague de protestations sur Internet. Le t-shirt fut immédiatement retiré du catalogue. En 2007, c’est un vase dessiné à partir du nom d’Allah calligraphié présenté dans les pages tendances d’un magazine de mode qui fit le même effet.

Tout le monde garde en mémoire l’assassinat en 2004 du cinéaste Théo Van Gogh, qui avait réalisé un court-métrage intitulé Submission avec l’écrivain Ayaan Hirsi Ali. Il montrait des femmes passant d'une soumission totale à Dieu à un dialogue avec lui sur un ton de défi.

Des catholiques tout aussi fébriles

L’intolérance à l’expression artistique n’est pas le seul apanage des rigoristes de l’Islam —loin s’en faut. Un pendentif tendance «gothique chic» commercialisé toujours par La Redoute avait provoqué la même indignation de catholiques. Ce bijou en argent massif et en forme de squelette a été jugé blasphématoire en raison de son nom: Corpus Christi (le corps du Christ). Furieux, des clients ont alors contacté le service consommateurs de l’entreprise, qui a préféré retirer l’article de sa collection.

En avril dernier, à Strasbourg, l'État français a requis devant le juge correctionnel trois mois de prison avec sursis et mille euros d'amende contre un homme qui avait diffusé sur Internet une séquence vidéo où il jetait un avion en papier confectionné avec des pages du Coran sur deux verres, censés représenter les tours jumelles du World Trade Center de New York, y mettait le feu, brûlait le Coran et urinait dessus «pour éteindre les flammes».

Le procureur l'accusait de provocation publique à la discrimination religieuse par un acte provocateur «à double détente»:

«Il incite à la haine à l'égard des musulmans, car tout le monde sait que le World Trade Center a été attaqué par des extrémistes musulmans […] Et en urinant sur le Coran […] c'est une incitation à la haine des musulmans contre les non-musulmans.»

L'avocat du prévenu a tenté d'expliquer: «Depuis 1789, le délit de blasphème n'existe plus en France». Peine perdue… 

En avril 2011 aussi, une action judiciaire a été ouverte contre des intégristes catholiques ayant tenté de détruire, dans un musée privé d'Avignon, une œuvre photographique d'un Christ crucifié baignant dans un mélange d'urine et de sang de vache. Titre de l'œuvre: Piss Christ.

Une tension persistante

Ces exemples démontrent la tension persistante entre dogme religieux et audace artistique: La dernière tentation du Christ, le film de Scorsese, ou encore la conférence radiophonique d’Artaud, «Pour en finir avec le jugement de Dieu», les œuvres controversées de la série INRI de Bettina Rheims, ou la Nona Ora de l’artiste Maurizio Cattelan, qui présente le pape Jean-Paul II écrasé par une météorite, ou même La Vierge corrigeant l’enfant Jésus de Max Ernst sont autant d’œuvres d’art qui ont provoqué un tollé.

Ailleurs aussi, sacré et profane s’entrechoquent: cet été, aux Philippines, où 85% des 94 millions d'habitants sont chrétiens et en majorité catholiques, le blasphème a fait débat à propos d'une exposition de l'artiste contemporain Mideo Cruz, où était représenté un Christ en croix avec un pénis de bois à la place du nez. A New-York, 12 toiles du peintre MF Hussain ont été vendues aux enchères chez Christie’s, dont une pour 1,4 million de dollars (un million d’euros).

Une trentaine de manifestants indiens s’étaient réunis à l’extérieur pour demander l’annulation de la vente. MF Hussain est un musulman qui peint les déesses hindoues nues, dans des scènes que certains jugent pornographiques

Si la notion de sacré a tendance à disparaître dans nos sociétés mondialisées, elle revient au galop par l’accusation de scandale ou de blasphème. La question est de savoir si la permissivité totale ne rendra pas la provocation artistique sans intérêt. Vaste débat autour de la liberté d’expression et des fondements moraux de la société humaine.

Ali Amar

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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