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Des partisans de Julius Malema brûlent un t-shirt à l'effigie du président Jacob Zuma, le 30 août 2011. REUTERS/Siphiwe Sibeko
Des partisans de Julius Malema brûlent un t-shirt à l'effigie du président Jacob Zuma, le 30 août 2011. REUTERS/Siphiwe Sibeko

Malema, symbole d'une jeunesse en colère

Condamner Julius Malema, le leader de la jeunesse de l’ANC, pour incitation à la haine raciale n’aidera pas à calmer la colère d’une génération en Afrique du Sud.

Mise à jour du 25 avril : Julius Malema, le président de la Ligue de jeunesse de l'ANC depuis 2008 et agitateur public numéro un en Afrique du Sud, a été exclu le 24 avril du parti au pouvoir, au terme d'une longue procédure disciplinaire, a annoncé l'ANC dans un communiqué.

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Mise à jour du 10 novembre: Le parti au pouvoir, le Congrès national africain (ANC), a suspendu pour indiscipline le président controversé de sa Ligue de jeunesse, Julius Malema. Une victoire pour le président de l'Afrique du Sud Jacob Zuma, qui tente de mettre au ban ceux qui sèment la division au sein de l’ANC.

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Les deux procédures qui dominent en ce moment l’actualité sud-africaine sont destinées à juger un homme bien particulier: le fougueux président de la Ligue de jeunesse du Congrès national africain (ANC), Julius Malema, un homme qui se targue de parler au nom d’un nombre de plus en plus important de noirs jeunes, pauvres et en colère.

Mais les deux procédures en cours contre Malema (une pour avoir outrepassé l’interdiction d’incitation à la haine, inscrite dans la Constitution sud-africaine, en chantant a plusieurs reprises une ancienne chanson protestataire glorifiant le fait de tirer sur des blancs; et l’autre pour avoir violé les règles du parti en «semant la division» dans ses propres rangs) mettent en lumière un problème bien plus important que Julius Malema. C’est l’approche toute entière menée par l’Afrique du Sud sur sa période postapartheid qui est jugée.

Une organisation «radicale et militante»

Julius Malema incarne une rupture brutale dans l’évolution de l’Afrique du Sud durant ces 15 dernières années. A 30 ans, il est assez âgé (mais tout juste) pour se souvenir de l’apartheid — il raconte souvent comment il s’est rué hors de sa petite maison, dans la province pauvre du Limpopo en 1993, juste après l’assassinat du combattant pour la liberté Chris Hani, arme à la main, afin d’aller tirer sur des blancs comme acte de vengeance, jusqu’à ce qu’il entende l’appel au calme de Nelson Mandela.

Il est surtout un pur produit de l’Afrique du Sud après la fin de l’apartheid en 1994, et son discours diffère beaucoup, dans le fond et dans la forme, de celui des anciens dirigeants qui ont fait leur éducation politique durant l’apartheid.

Ces dirigeants respirent le soulagement, la satisfaction après la grande victoire remportée; tandis que Malema se focalise sur le travail qu’il reste à accomplir. Si Mandela irradie de calme et met en avant la paix, Malema dégage une ferveur activiste frisant la violence. Il se targue de pouvoir tuer pour des anciens du parti qu’il admire; il est apparu lors de ses dernières audience entouré de gardes du corps privés chargés d’armes semi-automatiques.

Il a qualifié, avec une certaine impertinence, l’organisation qu’il dirige, la Ligue de jeunesse de l’ANC, d’organisation «radicale et militante» et il a traité de «cafard» un de ses adversaires d’un parti de l’opposition.

En «guerre» contre les blancs

Alors que les responsables noirs évitaient soigneusement la rhétorique «anti-blanc» après 1994 comme signe de réconciliation, Malema laisse rarement passer une occasion d’associer le mot «blanc» aux différents problèmes qu’il vilipende lors de ses réunions et dans ses discours. Il souhaite reprendre les terres agricoles volées par les blancs, il veut nationaliser les mines d’or et de platine qui leur appartiennent.

Les leaders sud-africains traçaient la voie d’une évolution économique lente, voire timide, pour ne pas contrarier les investisseurs étrangers et préserver l’économie industrielle du pays, alors que Malema réclame avec impétuosité une refonte radicale des structures économiques de l’Afrique du Sud.

Sa mission dans la vie, a-t-il déclaré le 10 septembre à un groupe de jeunes sympathisants, est de mener «une guerre économique» contre la «minorité blanche», toujours dorlotée. Les élites sud-africaines ont longtemps redouté l’exemple postcolonial du Zimbabwe, leur proche voisin. Mais Malema fait l’éloge de Robert Mugabe et il s’est rendu l’an dernier à Harare pour voir comment se débrouillait le «camarade Bob».

Étant donné le style novateur et plus menaçant de sa politique, il est assez ironique de voir que ce qui a fait connaître Malema, c’est sa dévotion à une vieille chanson protestataire datant de l’époque de l’apartheid. Dubula Ibhunu signifie, en langue zouloue, «Tirez sur le Boer» («Boer» étant un vieux surnom pour les Afrikaners, les descendants des premiers colons hollandais en Afrique du Sud).

«Les lâches ont peur/Ces chiens commettent des viols/Tirez sur le Boer», disent les paroles.

Il s’agit d’une de ces chansons ardentes et furieuses composées durant le pic de l’oppression de l’apartheid. Ces dernières années, Malema a redonné vie à cette chanson en la transformant en hymne, entonné lors de ses rassemblements.

Son flamboyant refus de cesser de la chanter —associé avec son voyage au Zimbabwe, au fait de qualifier son adversaire politique de «cafard» (un terme évoquant le génocide rwandais), et une récente tentative de déstabiliser le régime en place au Botswana voisin— l’a rendu encore plus célèbre en Afrique du Sud, et apparemment populaire au sein d’une fraction importante, bien que mal définie, de la jeunesse sud-africaine.

Malema a mal tourné?

L’Afrique du Sud ne possède pas le même système de sondage permanent que les États-Unis, il est donc difficile de savoir exactement qui soutient qui, mais Malema a été réélu à l’unanimité cet été lors de la conférence annuelle de la Ligue de jeunesse. Son attitude conduit aussi l’élite dirigeante du pays à se demander si le jeune leader, qu’ils ont admiré pour son énergie, n’est pas en train de dérailler.

Cette année, un groupe de dirigeants afrikaners l’a poursuivi en justice pour incitation à la haine, interdite par la Constitution. En même temps, au sein de l’ANC, des anciens lui ont signifié qu’ils l’accusaient d’avoir violé la Constitution de parti, le convoquant à une audition de la commission de discipline et envisageant même de l’exclure du parti.

La sentence de cette dernière est attendue dans ces prochains jours. Le jugement concernant la chanson Tirez sur le Boer vient quant à lui d’être rendu lundi 12 septembre. Colin Lamont, un juge de Johannesburg, a jugé Julius Malema coupable d’incitation à la haine, rejetant son argument selon lequel le fait de chanter sa chanson préférée signifiait simplement qu’il rendait hommage à un élément essentiel de l’histoire de la lutte anti-apartheid. Il lui a aussi interdit, ainsi qu’à ses sympathisants de la Ligue de jeunesse, de la chanter.

Même les observateurs juridiques n’ayant que peu d’affection pour Julius Malema ont été surpris par le zèle du juge dans sa décision écrite. Lamont a invoqué la philosophe africaine de «l’ubuntu», ou «le fait d’être ensemble»: en 1994, écrit-il, la société sud-africaine s’est refondée sur «la morale» de l’ubuntu, une règle particulière et bien spécifique. La protection de cet idéal de refondation est si importante qu’elle dépasse même la sacro-sainte liberté de parole.

Dans la nouvelle Afrique du Sud, «l’ennemi est devenu l’ami, le frère», écrit le juge Lamont. «Cette nouvelle approche doit être encouragée».

Pierre de Vos, expert constitutionnel du pays, a qualifié le raisonnement du juge Lamont de «sévère». Peut-on vraiment interdire, demande-t-il, à tout un groupe de gens (les sympathisants de Malema) de chanter un chant historique de protestation, et ce dans un pays libre? Mais dans la décision du juge, il y a autant de raisonnement émotionnel que d’éléments juridiques. Elle reflète la perception que le défi posé par Malema à l’identité de l’Afrique du Sud postapartheid, en tant que pays encourageant la tolérance, était lui-même radical.

Les élites sud-africaines espèrent que cette gifle juridique, associée à la menace d’expulsion du parti, va calmer le côté bravache de Malema et lui couper un peu l’herbe sous le pied. Le parti doit tout simplement le dompter, et ne pas «lui permettre de faire de mauvaises choses», a expliqué le président Jacob Zuma à un site d’actualités mardi 13 septembre.

Mais même si Malema est personnellement atteint par ces attaques, la vague de ressentiment populaire qui l’a porté aux nues pourrait aussi porter d’autres personnes à sa place. Car Malema canalise —quoique d’une façon extrême, presque cabotine— des opinions et des sentiments partagés par beaucoup de gens de cette nouvelle génération.

Les jeunes sud-africains en colère                 

Des anciens ayant travaillé avec de jeunes Sud-Africains ont noté une tendance à la frustration qu’ils ne s’attendaient pas à trouver parmi des jeunes qui ont la chance de grandir sans le carcan de l’apartheid. Ces enfants soi-disant «nés libres» ne semblent pas penser que leur situation est une bénédiction.

«Il y a beaucoup de colère parmi des groupes d’étudiants noirs sur les campus sud-africains», a averti Jonathan Jansen, un pédagogue réputé, dans une chronique l’an dernier.

Cette colère n’est pas difficile à comprendre. Des millions de Sud-Africains noirs vivent toujours dans des ghettos de fortune surpeuplés, ceux-là même où ils étaient forcés de vivre sous l’apartheid. Dans la campagne, beaucoup n’ont pas accès de façon constante à l’eau et l’électricité.

En fait, les inégalités de revenus se sont creusées depuis que l’apartheid a pris fin il y a 17 ans, et cette inégalité correspond à la couleur de peau: un Sud-Africain blanc moyen gagne toujours quatre fois plus qu’un Sud-Africain noir moyen. Aux États-Unis, les Américains sont désespérés quand le taux de chômage atteint 9%; parmi les jeunes sud-africains, il dépasse 50%.

Chaque année, des dizaines de milliers d’adolescents obtiennent leur diplôme de fin d’études secondaires sans aucune perspective d’emploi et d’une vie correspondant à leur formation —et, ce qui est peut-être encore plus important, reflétant leur statut social qui s’est soi-disant amélioré. Beaucoup de jeunes Sud-Africains n’arrivent pas à comprendre pourquoi il est toujours si difficile d’avoir une vie décente 17 ans après la fin de l’apartheid.

Des valeurs trop abstraites

La rhétorique de Malema contient une réponse simple à cette question: la gentillesse des leaders noirs et l’accent mis sur la réconciliation et le multiculturalisme (l’ubuntu) étaient une erreur, ou tout du moins ces valeurs sont devenues hors de propos, et certains problèmes structurels de la société postapartheid deviennent de plus en plus évidents.

Selon Malema, une notion nouvelle et abstraite de la morale publique et le fait de se traiter les uns les autres avec gentillesse n’auraient pas dû être le but ultime de la lutte pour la liberté. Cela aurait dû être plus spectaculaire, plus visible, et constituer un véritable changement social. Tant que cela est absent, la lutte pour la liberté continue, et —c’est logique— la colère exprimée dans Tirez sur le Boer est toujours appropriée, voire nécessaire.

Museler Julius Malema ne traite pas les causes profondes de la colère qu’il nourrit. Son genre bien particulier, sa flamboyance alimente le feu, mais ce feu brûlerait quand même sans lui. Lundi 12 septembre, Malema ne s’est pas rendu au tribunal entouré de sa clique de gardes armés, mais après que le verdict a été rendu, certains de ses sympathisants se sont rassemblés devant le tribunal et ils ont entonné Tirez sur le Boer, cette chanson qu’on venait de leur interdire de chanter. Personne ne les a arrêtés.

Eve Fairbanks est un écrivain qui vit en Afrique australe.

Traduit par Sandrine Kuhn

Foreign Policy

Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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