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Karim Wade, le 6 mai 2009. AFP PHOTO/ SEYLLOU
Karim Wade, le 6 mai 2009. AFP PHOTO/ SEYLLOU

Quand Karim Wade contre-attaque

Régulièrement pris à partie par la presse sénégalaise, le fils du chef de l'Etat sénégalais n'entend plus se laisser faire.

Karim Wade est la cible favorite des médias sénégalais. Il n'est pas de jour où le fils du président ne subisse les piques assassines d'un éditorialiste. Jamais un homme politique n'a été autant attaqué et moqué. Surnommé le «Dauphin», le «fiston à piston» ou encore «ministre du Ciel et de la Terre», on rappelle constamment sa mésaventure à Sandaga, le principal marché de Dakar, lorsqu'en 2009, en pleine campagne électorale, les commerçants, furieux, l'ont accueilli en lui jetant slips et strings.

Au départ pourtant, la presse était indifférente à Karim. Ce n'est que lorsqu'il a tenté de briguer la mairie de Dakar qu'il a commencé à attirer l'attention. Dès lors, on l'a perçu comme un prince héritier. Une suspicion renforcée par ses nominations à des postes importants par son père, Abdoulaye Wade, président depuis 2000. Mais si Karim est si honni, c'est que son nom est souvent associé à des scandales. Et les derniers en date ont été récemment révélés par WikiLeaks.

WikiLeaks trouble la République

Les câbles diplomatiques de l’ambassade des Etats-Unis à Dakar, la capitale du Sénégal, rendus public par le site WikiLeaks et relayés dans la presse sénégalaise, ont secoué le landerneau politique du pays.

Ces télégrammes mettent en cause différentes personnalités du régime sénégalais, notamment Karim Wade, ministre de la Coopération internationale, des Infrastructures, des Transports aériens et de l’Energie.

Dans un télégramme daté de 2008, Marcia Bernicat, alors ambassadeur des Etats-Unis à Dakar, y décrit un système de «paiements injustifiés» qu’il serait difficile à décrire «autrement que criminel et corrompu», mis en place autour de différentes personnalités sénégalaises.

Elle évoque dans le document un détournement de l’ordre de 500 milliards de francs CFA (762 millions d'euros). Le câble décrit un personnage qui «s’enrichit de manière illicite et éhontée sur le dos des Sénégalais». Karim Wade est accusé, en outre, de détournements de fonds publics. Si l'on en croit les informations contenues dans le document, l’argent récolté auprès des monarchies arabes pour servir dans les comptes de l’Agence nationale de l’organisation de la conférence islamique (Anoci), dont il était le président, a été détourné pour créer une caisse noire servant à entretenir une clientèle politique.

Dans un autre télégramme daté de 2009 et publié récemment par le journal dakarois Le Quotidien, on prétend que Karim Wade a été arrêté à l’aéroport Mohamed V de Casablanca (Maroc) en possession de haschich. Il est également affirmé qu'un «officier de police de l’aéroport de Casablanca a été brutalement réaffecté à un poste sans responsabilité dans le Sahara Occidental après avoir arrêté un proche d’un responsable africain en possession de haschich».

Cette fois-ci, la coupe est pleine. Pour Karim Wade, la ligne rouge est franchie. Par la voix de son directeur de cabinet, Bachir Diawara, le ministre de l’Energie dément avec force toutes les accusations dont il fait l’objet depuis quelques mois. Et promet de conduire l’affaire en justice.

Karim a décidé, désormais, de mener une «croisade» contre la presse sénégalaise. Une plainte est déposée contre le journal Le Quotidien, qui a publié l’information, et une enquête éthique et déontologique sera diligentée sur la personne de Madiambal Diagne, directeur général du groupe Avenir Communication, société éditrice du journal.

Un Karim Wade procédurier

Entre la presse sénégalaise et le «super ministre» Karim Wade, c’est «je t’aime, moi non plus». L’homme d’Etat sénégalais détiendrait, si l'on en croit la presse sénégalaise, le record de plaintes déposées contre les journaux. Diffamation, atteinte à son honneur ou à sa considération: en près de sept ans, Karim Wade a poursuivi en justice pas moins de dix journaux nationaux et internationaux. Le Quotidien, L’Observateur, Le Populaire, Week-end magazine, le site londonien Balancingact, le magazine Afrique Education, en ont fait les frais. Mais aujourd’hui, la cible est différente: il est entré en guerre contre Robert Bourgi.

Depuis les accusations, en juillet dernier, de l’avocat français au sujet du coup de fil nocturne de Karim Wade le suppliant de faire intervenir l’armée française lors des émeutes du 23 juin, on assiste à une succession de déballages, d’accusations et de démentis de part et d’autre des intéressés.

Récemment, Robert Bourgi a accusé Karim Wade d’avoir participé, avec d’autres chefs d’Etat africains, à financer à hauteur de 500 millions de francs CFA (762.000 euros) la campagne présidentielle de Jacques Chirac en 2002. A l'en croire, Wade aurait remis cet argent à Dominique de Villepin alors qu'il était secrétaire général de l'Elysée. Face à ces «accusation hallucinantes» sorties de la «seule imagination» de Me Bourgi, Wade fils a décidé de porter plainte contre celui qu'il appelait autrefois affectueusement «tonton». Et, parallèlement, le père a également décidé d'entrer dans la danse.

Le 19 septembre, le chef de l'Etat sénégalais, lui aussi mis en cause dans cette affaire a également déposé plainte contre l'avocat franco-libanais devant les tribunaux de Paris et de Dakar. Robert Bourgi y sera poursuivi pour «diffamation, injures par imputation de faits attentatoires à l'honneur».

Les plaintes de Wade fils et père, s'ajoutent à celles qu'ont l'intention de déposer Jacques Chirac, Dominique de Villepin et Jean-Marie Le Pen. L'avocat, qui prétend ne détenir aucune preuve matérielle de ce qu'il avance, affirme qu'ils ont touché de l'argent de la part de dirigeants africains.

Karim Wade, président?

Depuis qu’Idrissa Seck, ex-numéro 2 du Parti démocratique sénégalais (PDS, au pouvoir) a été évincé, on accuse Abdoulaye Wade de vouloir mettre son fils biologique (Karim Wade) à la place de son «fils adoptif» (Idrissa Seck).

De simples suppositions au début, le projet prêté au président Abdoulaye Wade par l’opposition semble devenir une réalité aux yeux des Sénégalais. Il aura suffi de quelques images à la télévision lors du sommet du G8 à Deauville pour relancer à nouveau la polémique. Le 27 mai, après la traditionnelle «photo de famille», le président français Nicolas Sarkozy provoque une poignée de main entre Karim Wade et le chef d'Etat américain Barack Obama.

Pour la classe politique et la presse, il n’y a pas l’ombre d’un doute: la succession dynastique est en marche.

Le 23 juin 2011, Abdoulaye Wade décide de faire voter à l’Assemblée nationale un projet de ticket présidentiel, qui élirait, dans le même temps, le président (avec seulement 25% des voix) et le vice-président. La classe politique, la société civile et la presse crient au scandale. Des émeutes éclatent dans tout le pays. Devant la violence et la détermination des jeunes manifestants, qui y voient «la dévolution monarchique du pouvoir», Abdoulaye Wade cède et abandonne son projet.

Mais à en croire Idrissa Seck, compagnon durant 25 années du président Wade:

«Tant qu’il lui restera un milligramme de souffle et un centime de pouvoir, Abdoulaye Wade n’abandonnera pas son projet de dévolution monarchique».

Face à une opposition hostile et une partie de la presse braquée face à toute idée de succession dynastique, Karim Wade est en mauvaise posture pour la présidentielle de février 2012. Même s’il dit combattre lui-même, au même titre que son père, tout projet de ce genre.

Le lamento de Karim

Malgré les accusations, les attaques, les débats et suspicions dont il fait souvent l’objet  dans la presse sénégalaise, Karim Wade s’est toujours emmuré dans un mutisme jugé «insolent» par une partie des Sénégalais. Mais après sept années de silence, il s’est exprimé pour la première fois face à l’opinion publique à travers… une lettre ouverte.

Dans cette missive, rédigée après les émeutes de juin, il s'indignait d'être la cible d’attaques profondément injustes:

«Jamais dans l'histoire du Sénégal, un homme public n’a reçu, autant de coups, de propos diffamatoires et outrageants.»

Il s’est présenté aux Sénégalais et à la communauté internationale comme une victime expiatoire, cible d’une «véritable machine de guerre» constituée de politiciens, aidés en cela par les journalistes:

«Impitoyablement, je suis sanctionné sans être entendu, jugé dans des procès sans défense, "condamné" sans recours possible. De ma présomption d’innocence, on s’en passe automatiquement. »

Dans sa lettre, le fils du président se défend d’être le tout puissant manitou du pays:

«Qu’on perde un marché public, une position, une faveur, un privilège, un titre, une fonction, aussitôt l’on me rend responsable. Qu’un ministre soit limogé, il prétend que son départ est la conséquence immédiate de son refus d'un prétendu projet de "dévolution monarchique du pouvoir". Lorsqu’il pleut un peu trop à Dakar, je suis indexé; lorsque le vent emporte le toit d'une maison à Pikine, je suis pointé du doigt; lorsqu’un train déraille à Thiès, j'y suis pour quelque chose; lorsqu’un accident survient sur la route, je suis vilipendé», se plaint-il.

Mais, il ne manque pas d'ajouter: «conformément à nos valeurs sénégalaises, je leur accorde mon pardon».

Néanmoins, la lettre n'a pas eu l'effet escompté. Au contraire, les attaques contre lui ont redoublé. Et cette fois, au lieu de pardonner, Karim promet de punir. Il compte rendre «coup pour coup» toute attaque ou accusation portant atteinte à son honneur et à son intégrité.

Lala Ndiaye

 

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Lala Ndiaye

Lala Ndiaye. Journaliste à Slate Afrique

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