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L'interview de Dominique Strauss-Kahn durant le journal télévisé de Claire Chazal sur TF1 le 18 septembre 2011. REUTERS/Ho New
L'interview de Dominique Strauss-Kahn durant le journal télévisé de Claire Chazal sur TF1 le 18 septembre 2011. REUTERS/Ho New

DSK: Un troussage de domestique?

Alors que DSK s’est exprimé pour la première fois sur TF1, le 18 septembre, un livre publié trois jours plus tôt par un collectif de femmes revient sur «un troussage de domestique».

La prestation de DSK, le dimanche 18 septembre 2011 au journal de 20 heures de TF1 suivie par 13 millions de téléspectateurs, s’est soldée par une cascade de commentaires, les uns plutôt positifs, les autres très négatifs.

DSK a reconnu une «faute morale» dont il n’est «pas fier», sans donner de détails sur ce qui s’est passé le 14 mai entre lui et Nafissatou Diallo, la femme de ménage d’origine guinéenne qui l’accuse d’agression sexuelle. Une confession pour le moins laconique, qui n’aura pas convaincu tout le monde.

«Lamentable», a commenté Olivia Cattan, présidente de l’association Paroles de femmes, critiquant un «plan de communication» bien huilé. «Pathétique», selon David Koubi, l’avocat de Tristane Banon, jeune romancière française dont les accusations de tentative de viol à l’encontre de DSK ont été qualifiées «d’imaginaires» par l’intéressé.

La Guinéenne Sanaba Coné Camara, co-fondatrice du Comité justice pour Nafissatou Diallo, regrette de son côté que DSK n’ait «pas parlé une seule fois de la douleur de Nafissatou Diallo».

Il aurait dû présenter des excuses à la femme de ménage, a réagi l’avocate et grande féministe Gisèle Halimi.

«Aucune question n’a été posée sur les faits eux-mêmes», note-t-elle. «Est-ce que vous savez ce qui s’est passé dans cette chambre du Sofitel? Rien! Il y a eu des connivences de journalistes dans les médias pour lui offrir une tribune. Une opération médiatique de haut niveau.»

Piège, complot ou acte manqué?

La prestation de DSK n’aura sans doute pas plus convaincu la vingtaine de femmes ayant signé avec Gisèle Halimi Un troussage de domestique, paru le 15 septembre aux éditions Syllepse. Ce livre reprend le mot malheureux du patron de presse Jean-François Kahn, qui tentait, le 18 mai dernier sur France Culture, de relativiser les faits. L’objectif de cet ouvrage, une compilation des coups de gueule lancés par des femmes dans les semaines qui ont suivi le 14 mai: décrypter ce que la retentissante affaire aura révélé de plus archaïque dans les mentalités des élites françaises.

«Comment ce fut l’occasion pour beaucoup de dire tout haut ce qu’on ne croyait même pas qu’ils pensaient encore tout bas», explique en introduction Christine Delphy, co-fondatrice en 1968 du Mouvement de libération des femmes (MLF) et coordonnatrice de l’ouvrage.

Dans les deux jours qui suivent l’arrestation de DSK, rappelle-t-elle:

«s’étalent dans les médias l’étonnement, l’incrédulité, la sympathie, le chagrin pour DSK, pour sa famille politique. Pas un mot pour la femme de chambre dont le témoignage a déclenché l’action de la police, qui a mis en branle la justice. Leur ami est victime d’une erreur judiciaire, ou d’une machination.»

Une théorie du complot parfois perçue comme un travers français par la presse américaine, mais relancée hier par DSK lui-même:

«Un piège, peut-être, un complot, nous verrons…», a-t-il lâché sur TF1, mentionnant l’aide apportée par la direction du Sofitel à la police durant l’enquête.

Or, il se trouve que le patron de la sécurité du groupe Accor, propriétaire du Sofitel, est un ami du chef des renseignements à l’Elysée, auquel il a téléphoné pour l’avertir peu après les faits. De là, à en conclure à une chausse-trappe, comme l’ont pensé 54% des Français au mois de mai…

«Toutes ces hypothèses françaises supposent que les faits reprochés au directeur du FMI sont faux, poursuit Christine Delphy. La femme de chambre, manipulée par une puissance étrangère ou par le gouvernement français, ou par son propre appât du gain, n’a pu que tendre un piège à un homme "vigoureux" (compliment de tonalité rurale, d’ordinaire réservé à un cheval)»

Revenant sur l’hypothèse d’un «acte manqué» du présidentiable qui ne voulait peut-être pas vraiment se présenter, Christine Delphy s’énerve:

«Pourquoi ne pas attraper une bactérie très agressive, ou encore se faire moine —ou bonze, ce ne sont pas les religions qui manquent? Pourquoi aurait-il choisi l’acte manqué qui implique de blesser physiquement, psychiquement, et durablement, quelqu’un?»

Du côté des victimes, rien n'est fini

Rokhaya Diallo, française d’origine sénégalaise, chroniqueuse sur Canal+ et RTL, note que les alertes données sur le comportement de DSK, bien avant l’affaire, n’ont pas pesé bien lourd.

«Les voix de nombreuses femmes qui, à l’instar de la députée Aurélie Filipetti, se sont plaintes de la "drague très lourde" de DSK n’ont pas reçu beaucoup d’attention, si ce n’est quelques ricanements. Après tout, n’étaient-elles pas condamnées à accepter d’être réduites à des objets? Le pouvoir ne se conjugue-t-il pas nécessairement avec un droit de cuissage? Lorsqu’on évoquait ses "problèmes" dans son rapport aux femmes, DSK répondait: "Oui j’aime les femmes et alors?"

Souvenons-nous que les signaux d’alarme activés par Jean Quatremer, le seul journaliste qui avait osé évoquer les penchants de DSK, avaient fait chou blanc. Et comble de l’absurde, c’est vers lui que se sont orientées les foudres de ses confrères, indignés par tant d’indélicatesse. La sexualité agressive de certains hommes, issus des cercles élitistes, apparaît souvent sous le jour sympathique de “gauloiseries” bien de chez nous. Les riches hommes blancs peuvent “trousser” leurs domestiques noires, ça fait partie du folklore

Alors que Natacha Henry, historienne, décrypte le «paternalisme lubrique» à la française, ce recueil, qui republie un article mis en ligne sur Slate et écrit par Titiou Lecoq, signalait la troublante omerta qui règne en France du côté des victimes (un autre article de Claire Levenson publié sur Slate fait également partie du même recueil).

Une loi du silence, chez les femmes, qui a empêché la journaliste, Titiou Lecoq, d'écrire sur les rumeurs d’agressions sexuelles entourant DSK, évoquées par Jean Quatremer en 2007 sur son blog du quotidien Libération, mais aussi par Christophe Deloire et Christophe Dubois dans leur livre Sexus Politicus, en 2006.

La journaliste affirme, parlant de Tristane Banon (avant que cette dernière ne porte plainte) et de la députée socialiste Aurélie Filipetti:

«Personne ne veut être à vie la nana qui a accusé DSK d’agression. […] Je pense qu’à la place de ces femmes, en mesurant la somme d’emmerdes à la clé, je me serais contentée de parler en off (sans possibilité d’être citée par la presse, ndlr). Ce qui évidemment conforte certains hommes dans un sentiment d’impunité».

Depuis, quelque chose a bougé en France. Tristane Banon a finalement résolu de porter plainte. Et l’avocat français de Nafissatou Diallo, Thibault de Montbrial, ne laisse plus rien passer, dans ce qu’il appelle le «système DSK». Il a lui aussi porté plainte, en août, pour subornation de témoin. Un adjoint au maire socialiste de Sarcelles, François Pupponi, un proche de DSK, aurait fait pression sur l’entourage d’une éventuelle victime d’une agression sexuelle de l’ex-présidentiable.

«Pour qu’elle la boucle, combien?», aurait proposé l’adjoint au maire.

Cette femme avait répondu à l’appel à témoignages lancé par les avocats de Nafissatou Diallo, en vue d’un éventuel témoignage, lors du procès au civil intenté contre DSK à New York. «L’affaire Diallo», comme l’appelle déjà le journal gratuit Métro, est loin d’être close: l’ancien patron du FMI doit encore être interrogé, dans les mois qui viennent, par les avocats américains de la femme de chambre.

Sabine Cessou


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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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