mis à jour le

Alassane Ouattara avec le nouveau chef des armées Bakayoko, 51 anniversaire de l'indépendance, 7 août 2011. REUTERS/Luc Gnago
Alassane Ouattara avec le nouveau chef des armées Bakayoko, 51 anniversaire de l'indépendance, 7 août 2011. REUTERS/Luc Gnago

Le retour de la Côte d’Ivoire

La Côte d’Ivoire tourne plus rapidement que prévu la douloureuse page d’une décennie de pouvoir Gbagbo et de six mois de crise postélectorale. Mais tout n’est pas réglé et les législatives seront un test important.

Les débuts n’ont pas été faciles. Alassane Ouattara, vainqueur par les urnes de la présidentielle de fin 2010 a dû se résoudre à employer la manière forte pour déloger Laurent Gbagbo, qui refusait de reconnaître sa défaite. Début avril 2011, la bataille d’Abidjan a été dure, le sang a coulé, les populations ont beaucoup souffert.

Et les premières semaines au pouvoir du président Ouattara ont été marquées par des combats avec les derniers fidèles de Gbagbo, épaulés par des mercenaires libériens, notamment dans le quartier très populeux de Yopougon.

Mais aujourd’hui, l’insécurité a fortement baissé et la vie politique reprend progressivement son cours. Surtout, la reprise économique est très encourageante.

Reprise économique

Les premiers indicateurs montrent que l’économie ivoirienne est repartie. Et c’est une bonne nouvelle, le pays restant le plus riche de l’Afrique de l’Ouest francophone et demeurant une «locomotive» pour l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uémoa).

Les emprunts obligataires constituent toujours un bon baromètre. Le Trésor public ivoirien avait lancé, après la fin de la crise, un emprunt obligataire de 100 milliards de francs CFA, soit un peu plus de 150 millions d’euros, auprès des institutions financières internationales.

Si personne n’achète les titres d’un pays, cela veut dire que les financiers estiment qu’il est trop dangereux de lui prêter, et donc qu’ils risquent de ne plus jamais revoir leur argent.

Dans le cas de la Côte d’Ivoire, c’est exactement le contraire qui s’est produit. Abidjan demandait 100 milliards de francs CFA; les banquiers ont prêté 160 milliards à l’État ivoirien. Les hommes de la finance ne sont pas des philanthropes, ni des doux poètes. Ils ont souvent une calculatrice à la place du cœur…

S’ils ont déboursé 160 milliards, c’est qu’ils font confiance au président Ouattara pour «relancer la machine». Et c’est essentiel.

Bien sûr, le chef d’État savait déjà pouvoir compter sur le soutien du président français Nicolas Sarkozy, qui lui a fourni une aide essentielle pour asseoir son pouvoir. Le Premier ministre français François Fillon et le président Sarkozy ont même tous deux fait le voyage d’Abidjan cet été.

Le président Ouattara et son épouse ont eu le privilège d’être reçus en août au cap Nègre, dans la résidence privée de Carla Bruni-Sarkozy, pour un dîner avec le chef de l’État français. En pleine tempête financière et alors que la guerre faisait rage en Libye, le symbole était fort.

Le président Ouattara a également reçu le soutien des bailleurs de fonds, qui ont de nouveau ouvert le robinet, fermé un temps sous l’incorrigible Gbagbo. Le Fonds monétaire international (FMI) vient par exemple d’annoncer un appui de 600 millions de dollars (435,3 millions d’euros).

La Côte d’Ivoire va toutefois payer cher les six mois de crise postélectorale qui ont mené le pays dans une situation de quasi-guerre civile. Le PIB va baisser en 2011, mais la récession devrait être moins importante que prévu dans un premier temps. Une baisse de 7,5% du PIB avait d’abord été anticipée; elle pourrait finalement être inférieure à 6%. Et le chiffre final pourrait encore être inférieur.

En juin, la production industrielle avait quasiment atteint le même niveau que juin 2010, selon le FMI. Et en 2012, la reprise devrait être au rendez-vous avec une croissance de 8%, contre 2,4% en 2010.

La réconciliation en marche

Il n’y a malheureusement pas de baguette magique pour effacer une décennie de discours xénophobe et haineux, pour mettre sous le tapis les combats meurtriers, les tueries et les sanglants règlements de compte. C’est un travail de longue haleine.

Mais dans ce domaine également, il y a des signes positifs. Les Ivoiriens en ont assez de la guerre et de son long cortège de malheurs. Ils aspirent à la paix, mais aussi à la justice. Si l’impunité demeure, la réconciliation ne se fera pas, les plaies ne pourront pas cicatriser.

La commission dialogue, vérité et réconciliation, présidée par Charles Konan Banny, se met doucement en place et doit être officiellement installée fin septembre. Elle compte dans ses rangs la star du football Didier Drogba, dont l’immense popularité est un atout de taille.

La commission devra mettre en lumière toutes les atteintes aux droits de l’homme sans pour autant se substituer à la justice. La tâche est délicate, puisque la commission devra servir d’exutoire aux proches des victimes, mais sans jeter de l’huile sur le feu.

L’exemple sud-africain est dans tous les esprits. Charles Konan Banny sera-t-il le Desmond Tutu de la Côte d’Ivoire? «Le système que nous allons conduire, cela sera ni impunité, ni vengeance», cela sera le «pardon», a-t-il récemment expliqué.

Laurent Gbagbo et son épouse Simone ne devraient toutefois pas bénéficier d’un «pardon» des nouvelles autorités. Depuis leur chute en avril, ils sont en résidence surveillée dans le nord du pays et ont été formellement inculpés en août pour «crimes économiques».

Et la Cour pénale internationale (CPI) devrait se prononcer dans les prochaines semaines sur ce qu’elle compte faire. Et surtout sur quelle période elle compte enquêter. Uniquement la crise postélectorale? Ou englober tout le «règne» de Gbagbo? Et va-t-elle enquêter sur les crimes commis par les partisans de Ouattara?

Le test des législatives

Organiser des élections législatives, avant le 15 décembre, soit un an après la présidentielle très contestée de fin 2010 peut apparaître comme un pari très risqué. Le pays est-il prêt pour une nouvelle campagne électorale? Les perdants accepteront-ils les résultats des urnes? Sur quelles listes électorales se baser?

Quelque 30.000 déplacés ont toujours peur de revenir chez eux, dans l’ouest ivoirien. Et une attaque de mercenaires libériens a encore fait une vingtaine de morts dans la nuit du 15 au 16 septembre.

Le parti de Gbagbo a déjà affirmé que si son leader n’était pas libéré, le Front populaire ivoirien (FPI) ne participerait pas aux législatives. A l’heure actuelle, le FPI domine l’Assemblée nationale. Sans celui-ci, le résultat des législatives ne fait guère de doute et le président Ouattara devrait avoir une majorité écrasante.

Mais comment va se positionner Guillaume Soro, ancien chef rebelle devenu tout puissant ministre de la Défense, et qui reste Premier ministre? Le président Ouattara l’a maintenu à son poste, mais qu’en sera-t-il après les législatives? Le poste de chef du gouvernement pourrait revenir à un proche de l’autre allié de poids du président Ouattara, Henri Konan Bédié.

Guillaume Soro a réussi à se faire oublier ces dernières semaines, mais il reste plus que jamais dans le jeu politique.

Les ex-rebelles des Forces nouvelles ont appelé à la formation d’un grand parti unifié, au sein de la mouvance présidentielle, en vue des législatives.

Ils veulent laisser de côté la kalachnikov pour s’asseoir dans un confortable fauteuil de député. Ils savent que, sans eux, la victoire militaire de Ouattara sur les troupes de Gbagbo n’aurait pas été possible. Ils le savent, Guillaume Soro le sait. Et le président Ouattara également.

Adrien Hart

 

A lire aussi

La Côte d’Ivoire peut tourner la page

La Côte d’Ivoire est-elle toujours un modèle?

Côte d’Ivoire: Abidjan attend toujours la paix

L'ONU a aidé à sauver la Côte d’Ivoire

Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

Ses derniers articles: L'Afrique qui marche est anglophone  Le Sénégal a du pain sur la planche  Mali: Paris et Washington, pas d'accord 

Alassane Ouattara

Crise

Derrière les mutineries en Côte d'Ivoire, un bras de fer politique?

Derrière les mutineries en Côte d'Ivoire, un bras de fer politique?

Election présidentielle

Cette Côte d'Ivoire qui ne vote pas et rêve d'un retour de Gbagbo

Cette Côte d'Ivoire qui ne vote pas et rêve d'un retour de Gbagbo

Politique

Notre résumé de tout ce qu'il faut savoir sur l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire

Notre résumé de tout ce qu'il faut savoir sur l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire

Charles Konan Banny

Politique Fiction

L'UMP et le syndrome ivoirien

L'UMP et le syndrome ivoirien

Côte d'ivoire

La justice ivoirienne ne réconcilie pas

La justice ivoirienne ne réconcilie pas

Côte d'Ivoire

L'homme qui peut réconcilier les Ivoiriens

L'homme qui peut réconcilier les Ivoiriens

Cour pénale internationale

Vu d'Alger

La Palestine et le vote africain à l'ONU

La Palestine et le vote africain à l'ONU

Vu de Dakar

L'Europe blanchit plus d'argent sale que l'Afrique

L'Europe blanchit plus d'argent sale que l'Afrique

Soudan

Amputer n'a jamais guéri le cancer

Amputer n'a jamais guéri le cancer