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Au quartier Kina de Bangui, la réconciliation s'annonce difficile

"On a beau désarmer, les armes sont encore dans les coeurs", soupire le père Gabriel Perobelli, qui appelle les chrétiens de Notre-Dame de Fatima, à Bangui, à la tolérance. Dans une mosquée voisine, l'imam Al-As Assir prêche aussi la réconciliation et regrette "l'épidémie" des violences inter-religieuses.

Au quartier populaire de Kina, les 25.000 habitants, chrétiens et musulmans cohabitaient jadis sans problème. Après les exactions des ex-rebelles Séléka (au pouvoir depuis mars 2013), puis les massacres de musulmans le 5 décembre, la spirale des affrontements inter-religieux fait craindre le pire.

Il y a une semaine, une délégation de musulmans, dans une démarche de réconciliation, a voulu se rendre à Notre-Dame de Fatima où sont regroupés plusieurs centaines de personnes fuyant les violences.

"Des jeunes les ont empêchés de venir et ont fermé la porte, leur disant +le désarmement d'abord+. Je leur ai dit que ce n'était pas bien. On essaie de leur dire beaucoup de choses mais ça ne passe pas en ce moment", regrette le missionnaire italien.

Près de la mosquée de Kina, coincée dans une petite rue terreuse et des maisons qui transpirent la pauvreté, l'imam tient un discours de conciliation: "une épidémie de violence s'est propagée. On prie pour la paix. Je dis aux fidèles qu'il faut protéger les églises, qu'il ne faut pas s'en prendre aux innocents. Il faut arrêter de mélanger politique et religion. Nous sommes tous frères".

En face de la mosquée, une église évangélique abandonnée. Les musulmans la protègent. Survient un chrétien, Patrick Dutilah, un étudiant. Les musulmans lui caressent la tête en signe d'amitié. "Dans le quartier, on n'a pas de problème", souligne Fathi Azoulou, un jeune vêtu d'une djellaba blanche. "Pourquoi quitter le quartier, on se connaît. Je n'ai pas peur? Je regrette les massacres de musulmans", lui répond Patrick.

Mais les musulmans sont inquiets. "On ne peut pas sortir du quartier, c'est trop dangereux", explique Fathi, qui ne comprend pas l'intervention militaire française: "ils ne fouillent que les musulmans mais pas les chrétiens". Mahamat Zen, un autre jeune, renchérit: "ils ne protègent que les chrétiens. Ils nous laissent nous faire massacrer".

Des enfants, chrétiens et musulmans, jouent avec des voitures de ferraille sur une place du quartier. A quelques pas de là, une autre mosquée. Mohamad Arudi, entrepreneur dans la construction, raconte: "beaucoup de gens ont fui. Chacun a peur. Chrétiens comme musulmans. On ne dort pas la nuit. On a appris que dans d'autres quartiers, des hommes armés venaient tuer les musulmans. Alors, on monte la garde dans la rue la nuit".

"Les gens se sont refermés sur leur race"

Les affaires vont mal. Youssouf Djida, qui travaille dans la friperie, se plaint qu'il "n'y a plus de clients. Tous les gens sont regroupés dans les églises et ne sortent plus".

Plus loin, des centaines de gens sont regroupés dans et autour de l'église de Fatima, protégée par des soldats de la force africaine. Ils sont venus de quartiers parfois lointains pour se réfugier ici.

Sur le parvis, Toukiyah Baliserie vend les traditionnelles chenilles dont les Centrafricains raffolent et qu'ils grignotent à longueur de journée: 15 centimes le petit tas. Le prix n'a pas changé, mais le tas a rapetissé, faute d'arrivage de la marchandise depuis la brousse, explique-t-elle.

"Ca ne marche pas. Les enfants sont traumatisés. Ils ne comprennent pas pourquoi on ne vit pas à la maison", se désole cette maman de 8 enfants, dont le dernier a un an.

Dans l'église, des bébés dorment sur des couvertures. "On vit à 50 là-dedans", affirme Marie-Anne Koyere, secrétaire de profession. De nombreux autres réfugiés doivent dormir dehors. "Les musulmans viennent nous tuer à l'arme blanche. On a peur. On veut bien revivre avec eux mais il faut qu'ils rendent leurs armes", souligne cette habitante de la périphérie nord de Bangui.

Une femme, qui tait son nom, est plus vindicative: "Les Arabes dehors! On ne veut plus d'eux". Son cri est ponctué par des nombreux signes d'acquiescement autour d'elle.

Dans son bureau, le père Perobelli n'a pas entendu, mais il connaît ses ouailles. Il a la mine désolé. Arrivé en Centrafrique en 1978, il a vécu "mutineries, coups, révoltes", mais souligne que cette crise est la pire qu'il ait connue. "On cherche toujours de l'espoir dans l'avenir, mais il faut que les mentalités changent. Les gens se sont refermés sur leur race, leur tribu, leur clan..."

AFP

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