Ces brûleurs de frontière qui inquiètent

5.000 immigrés clandestins tunisiens viennent de débarquer en Italie. Un mouvement de population qui met mal à l’aise au sud de la Méditerranée.

Des immigrés clandestins tunisiens arrivent sur l'île italienne de Lampedusa, le 13 février 2011. REUTERS/Antonio Parrinello

L’occasion est trop belle pour être gâchée. Depuis plusieurs jours, profitant de la disparition pure et simple d’une bonne partie de la police, des centaines de jeunes Tunisiens ont décidé de tenter leur chance et d’embarquer à destination de l’Europe, terre promise pour des milliers de harragas (brûleurs de frontière) maghrébins et subsahariens.

En moins d’une semaine, ce sont près de 5.000 migrants clandestins tunisiens qui ont débarqué sur l’île italienne de Lampedusa. De quoi pousser le gouvernement Berlusconi à tirer la sonnette d’alarme et à décréter l’état d’urgence humanitaire.

Rome appelle aussi ses voisins européens à plus de solidarité et à organiser une force d’interception en Méditerranée. Côté tunisien, on n’apprécie guère cette agitation. Pour cet officiel qui requiert l’anonymat, «les migrants tunisiens offrent une occasion en or à Berlusconi de faire oublier le "Rubygate" et ses démêlés avec la justice».

Le gouvernement tunisien a d’ailleurs fermement rejeté la proposition italienne d’envoyer en Tunisie ses propres forces de l’ordre pour juguler le flux de clandestins.

Pour autant, la situation incommode nombre de Tunisiens qui craignent que l’aura de leur révolution ne soit altérée par cette affaire, d’autant que le sujet est devenu central pour les médias occidentaux. Reste que la situation est préoccupante.

Sans surveillance, les ports de Zarzis dans le sud du pays mais aussi ceux de la Goulette au Nord de Tunis ou encore celui de Kelibia offrent une possibilité rêvée de quitter le pays. A Zarzis, les passeurs n’ont même plus besoin de se cacher: ils distribuent les bons de départ au vu et su de tout le monde contre l’équivalent de 500 euros —parfois moins. Mais il arrive aussi que les clandestins se passent de leurs services en embarquant directement dans les embarcations sans surveillance. Résultat, les pêcheurs en sont réduits à organiser des tours de garde en attendant que la police tunisienne refasse enfin son apparition.

Parmi les candidats au départ, il y a bien évidemment des jeunes qui ne croient pas à une amélioration rapide de la situation sociale du pays. Depuis la chute de Ben Ali, le 14 janvier 2011, l’économie tourne au ralenti et, hormis la liberté de ton de la presse et de nombreuses initiatives de la société civile, les signes du changement se font attendre pour une population de plus en plus impatiente.

Il est vrai que le gouvernement ne se fait guère entendre alors que le pays est secoué par les grèves sauvages, tandis que circulent les rumeurs les plus alarmistes à propos d’exactions, réelles ou imaginées, commises par les milices de l’ancien régime.

Pour nombre d’observateurs, cette affaire des migrants clandestins illustre l’impuissance du gouvernement à prendre des initiatives et, surtout, à convaincre la population qu’il peut faire changer les choses. De même que l’Europe est critiquée pour avoir tardé à promettre de l’aide à la Tunisie, privant en cela le Premier ministre Ghannouchi de l'opportunité d’annoncer à ses concitoyens que la situation allait s’améliorer à court terme.

Parmi les harragas, on trouve aussi ceux qui se sont évadés des prisons du pays durant les jours d’anarchie qui ont précédé et suivi la fuite de Ben Ali. Plus ou moins recherchés par des services de sécurité débordés, ils savent que la fuite vers l’Europe est leur seule chance —quitte à passer plusieurs mois en centre de rétention. Avec eux, affirment plusieurs Tunisiens, se trouvent aussi des jeunes qui servaient d’indicateurs à l’ancien régime. Ils craignent la vengeance de ceux qu’ils ont dénoncés ou qui ont été victimes de leurs abus de pouvoir.

Quoiqu’il en soit, le gouvernement Ghannouchi va devoir réagir rapidement quitte à demander à la marine militaire de sécuriser les côtes du pays. Mais dans le même temps, les Tunisiens ne comprendraient pas que les forces de sécurité disponibles soient détachées à la lutte contre l’immigration clandestine alors que l’insécurité paralyse une bonne partie du pays.

Akram Belkaïd (à Tunis)

 
 
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mise à jour 14/02/2011, 0 réaction (réagir)

 
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