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Niger-Algérie :

Aïssa, 24 ans, a survécu à l'un drame les plus meurtriers des routes migratoires subsahariennes depuis dix ans. El Watan Week-end a recueilli son témoignage bouleversant sur une traversée qui a coûté la vie à 92 Nigériens, morts de soif et de faim à une dizaine de kilomètres de la frontière algérienne. «Je n'avais même pas pour ambition de partir en Europe, juste gagner ma vie en Algérie, où les hommes peuvent travailler dans les chantiers de construction pendant que les femmes et les enfants sont obligés de mendier. Tous ceux qui étaient avec moi lors de la dernière traversée ne cherchaient qu'à trouver à manger et à s'habiller correctement. Pas plus.» Aïssa, 24 ans, n'est pas près d'oublier la terrible traversée du désert à laquelle il a survécu. Il fait partie du groupe de Nigériens parmi lesquels 92 ont péri de faim et de soif avant d'avoir été sauvés. Parmi eux 52 enfants et 33 femmes. «C'est la misère quotidienne qui nous pousse à risquer notre vie. Au moins pour arriver jusqu'en Algérie et se contenter de travailler dans les chantiers de construction, explique Aïssa. La situation dans les villages du sud du Niger est catastrophique. Le salaire de toute une journée à travailler la terre ne dépasse pas les 4 euros. Les conditions de travail sont dures et même les animaux sont mieux traités que les jeunes qui travaillent dans nos villages.» Aïssa ne ne souvient pas très bien du jour où ils ont quitté Arlit (au nord du pays) ; il pense que c'était fin septembre. «Nous avons entamé notre voyage en espérant arriver en Algérie via Arlit. Nous étions 180 hommes et femmes, de 70 familles différentes. La plupart d'entre nous travaillions dans l'agriculture, mais nous vivions dans une pauvreté terrible.» Le voyage jusqu'à Arlit s'effectue en camion et en voiture. Dattes «Là, nous avons négocié avec les chauffeurs de 4x4 qui tansportaient les migrants clandestins d'Arlit vers In Guezzam. L'un des chauffeurs, Idrissa, nous a fait monter à bord de son camion, en échange d'environ 50 euros, 40 euros par enfant. Les femmes devaient payer 80 euros parce qu'elles prenaient plus de place en raison des bagages. La traversée entre Arlit et In Guezzam peut durer entre 24 heures ou quatre jours selon la situation à la frontière. Les clandestins sont parfois obligés de se cacher longtemps dans des cavernes et des montagnes à 100 et 180 km d'In Guezzam.» Chaque clandestin ne transporte avec lui que 5 litres d'eau et 4 kilos de dattes. Car le moindre bagage supplémentaire augmente le prix du transport. «Nous avons démarré d'Arlit à quatre voitures», se souvient le jeune homme. D'après les témoignages recueillis par les trafiquants, chaque voiture peut prendre jusqu'à 33 personnes, assises les unes sur les autres. «On s'était accordés à ce que les voitures ne roulent pas trop loin des unes des autres pour s'aider en cas de pannes, fréquentes.» A peine une heure après avoir quitté Arlit, un des véhicules s'est éloigné. «On ne voyait plus que la poussière que nous laissions derrière nous. Je pense que ce groupe-là est arrivé en Algérie sain et sauf.» Après vingt heures de traversée sur des pistes entre Arlit et In Guezzam, le chauffeur annonce à ses passagers que la voiture derrière eux est en panne. «On s'est arrêtés et on a découvert qu'une autre voiture était aussi en panne. Notre chauffeur ne voulait pas continuer seul la route et les deux autres ne pouvaient pas réparer les véhicules. Il aurait fallu un mécanicien et des pièces de rechange. Notre chauffeur a décidé de partir avec les deux autres chauffeurs vers Arlit pour chercher un mécanicien. Auparavant, nous nous sommes séparés par groupes, à environ 20 km du lieu où nous sommes tombés en panne.» Le groupe de Aïssa comptait une centaine de personnes, dont une trentaine d'enfants. Enfer «C'est là que le manque d'eau pour les enfants a commencé à se faire sentir. Les hommes leur ont donné leur ration mais 24 heures plus tard et avec la chaleur qui augmentait, nos réserves d'eau ont beaucoup baissé», raconte-t-il. Un jour et une nuit plus tard, les chauffeurs n'étaient toujours pas revenus. «Nous étions très inquiets. Les enfants criaient et pleuraient de soif et de faim. Sept d'entre nous avons décidé de suivre un éleveur de chameaux qui disait très bien connaître la région et nous parlait d'un puits à quelques heures de là.» Aïssa reprend péniblement son récit. «Mais ceux qui sont partis avec lui ne sont jamais revenus. Nous avons pensé qu'ils étaient sans doute morts et que nous allions connaître le même sort. Plus de deux jours après le départ des chauffeurs, nous n'avions toujours aucune nouvelle. Les cris des enfants étaient au-delà du supportable. Ils atteignaient un niveau qu'aucun être humain ne peut supporter. Au quatrième jour, deux enfants sont morts de faim et de soif. Leur mère a perdu conscience. Les autres femmes ne cessaient de crier. Deux autres enfants sont tombés dans le coma. J'ai alors décidé, avec quatre autres jeunes, de fuir cet enfer. Un des aînés du groupe, Houcine, d'Agadez, a proposé que nous nous séparions pour augmenter nos chances de trouver la grande route. Mieux valait que quelques uns d'entre nous puissent survivre plutôt que nous mourrions tous.» Le groupe a marché pendant 14 heures, en tentant d'oublier la faim et la soif, jusqu'à trouver une petite route qui arrivait au hameau de Samga. «Quatre jeunes sont tombés, presque inconscients. Une femme aussi. Moi-même je n'arrivais plus à distinguer clairement les choses. Je n'avais même pas compris qu'un camion s'était arrêté et que son chauffeur, d'Arlit, voulait nous aider. Il nous a donné un peu d'eau, du pain, des dattes et nous a demandé de descendre du camion 4 km avant d'arriver à Samga.» La frontière algérienne est alors si proche. Mais il est trop tard pour un des jeunes migrants, qui meurt avant de l'atteindre. Poignée d'euros «Nous avons dû l'abandonner là», regrette Aïssa en laissant peser un silence coupable. La nuit du 22 octobre, Aïssa et son groupe parviennent à passer la frontière. Nous avons raconté toute notre histoire aux enquêteurs algériens. Nous étions sous le choc. Il faudra plusieurs jours de recherche aux autorités nigériennes pour trouver tous les corps. «Toutes les victimes étaient originaires du Niger», a déclaré le maire d'Arlit, Maouli Abdouramane. Aïssa, lui, est né dans la région de Kanti, au centre du pays. Les corps des Subsahariens étaient dispersés sur une grande distance. «Les corps étaient décomposés, c'était horrible, a témoigné Almoustapha Alhacen, responsable de l'ONG Aghir In'man («bouclier humain» en langue touareg), qui s'est rendu sur place pour chercher les dépouilles. Nous les avons trouvés en divers endroits, dans un rayon de 20 kilomètres et en petits groupes : souvent sous des arbres, ou en plein soleil. Parfois une mère et ses enfants, parfois des enfants seuls.» Une vingtaine de personnes ont survécu, dont cinq qui ont parcouru des dizaines de kilomètres pour revenir à Arlit et alerter les autorités. «L'Algérie n'est pas concernée, affirme un responsable sécuritaire. C'est aux autorités nigériennes de prendre en charge cette question. Cette tragédie s'est déroulée au Niger, loin de la frontière algérienne, et les survivants qui ont pu arriver à In Guezzam ont été secourus et traités selon le règlement, comme des migrants clandestins.» Assour Ag Mahmoud, ancien membre de la rébellion touareg du nord Niger installé en Algérie, estime au contraire que «les réseaux clandestins se trouvant dans les deux pays, mais aussi au Mali, il est difficile d'attribuer la responsabilité à l'un ou à l'autre. L'Algérie, qui traite «bien» les migrants, ne veut absolument pas être associée à ce type de drame.» Pour Aïssa, rien ne sera plus jamais comme avant ce 30 octobre. «Je ne ferai plus jamais confiance à personne, confie-t-il. Comment imaginer qu'une personne sacrifie plus de cent personnes, les laissant mourir de soif et de faim en plein désert, pour une poignée d'euros ?» Arriver jusqu'à Tamanrasset signifie que nous avons évité la mort Abdallah Moki est un migrant nigérien. Il y a quelques mois, il est parti à la recherche de son frère, Mohammadaou, dont il n'a plus aucune nouvelle. «Dans mon village, près de la région de Zinder, nous sommes sans nouvelles de huit jeunes partis en Algérie il y a six mois. On pense qu'ils sont morts au cours de leur traversée. Pour nous, arriver jusqu'à Tamanrasset signifie que nous avons évité la mort. L'aventure vers l'Europe est une toute autre histoire.» Mohammadou, marié et père d'une petite fille, a quitté le village de Nouinour en janvier 2011 pour rejoindre Libye avant la chute d'El Gueddafi, dans l'espoir de trouver un travail. «Quand nous avons entendu parler de la révolution libyenne, j'étais certain que si mon frère arrivait en Libye, il se retrouverait confronté à de gros ennuis et devrait survivre dans conditions très difficiles. D'habitude, quand un migrant clandestin arrive en Algérie ou en Libye, il contacte tout de suite sa famille. Dix mois après le départ de Mohammadou, nous n'avions toujours pas de nouvelle de lui. Nous avons contacté d'autres migrants clandestins de notre région qui se trouvaient en Libye. Ils nous ont répondu que plusieurs d'entre eux s'étaient retrouvés enrôlés dans les forces d'El Gueddafi alors que d'autres avaient été tués lors des affrontements. En juin 2012, j'ai décidé de partir à sa recherche. Il m'avait dit avant son départ qu'il se dirigerait vers la ville libyenne de Sebha, où travaillent de nombreux enfants de notre région. Certains sont restés sur place même après la révolution, protégés par les tribus Toubou.» Abdallah espère aussi trouver un travail. Après avoir récolté un peu d'argent, il se déplace de Zinder à Tanout, dans le désert du Ténéré, dans un camion de marchandises, en compagnie de trafiquants. «Je suis arrivé à Sigden, à 700 km de la frontière avec la Libye. Je devais ensuite rejoindre Al Qatroune à 1500 km de là. J'avais emporté avec moi la photo de mon frère et je demandais à tous les routiers que je croisais s'ils avaient entendu parler de migrants morts de faim et de soif autour de juin 2011.» L'un d'eux lui apprend que plus de 30 migrants clandestins sont morts de soif dans les premiers mois de 2011, dans le désert du plateau de Djaddoun, au nord du Niger. «J'ai tout de suite pensé que mon frère avait connu le même sort. Mais plus tard, à Al Qatroune, j'ai rencontré des centaines de migrants clandestins dont une grande majorité ont été obligés de prendre les armes dans les rangs d'El Gueddafi. Les révolutionnaires se sont ensuite vengés contre tous les hommes de couleur. Rien n'excluait que mon frère soit mort comme ça...» Les ONG internationales avaient prévu, en 2011, que 10% des migrants clandestins installés en Libye (sur un total d'un million) pourraient chercher à se réfugier en Algérie ou tenter la migration vers l'Italie. Un comité interministériel pour surveiller les frontières Les zones frontalières de Tamanrasset et d'Adrar sont celles, d'après des sources sécuritaires, qui reçoivent le plus de migrants, sans qu'aucun centre médical spécialisé destiné à les secourir n'ait été prévu. «Ce dossier est géré par les services de sécurité, témoigne un officier. Le Croissant-Rouge et le ministère de la Solidarité n'interviennent que très peu.» Mais un comité interministériel (Défense, Intérieur, Affaires étrangères, Santé, Solidarité) en coordination avec les responsables locaux de l'extrême sud, devrait être mis sur pied afin de resserrer la surveillance des frontières. La gendarmerie et les garde-frontières des 4e et 6e Régions militaires ont arrêté, en deux semaines, 820 migrants subsahariens. Dans les trois prochains mois, ils attendent l'arrivée de 4000 Subsahariens. Aux frontières sud-est, les services de sécurité assurent avoir lancé un nouveau plan opérationnel pour, officiellement, «surveiller les migrants avant même leur entrée sur le territoire algérien, ce qui permettrait d'en sauver plusieurs en situation de détresse.»

El Watan

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