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Tunisie d’hier, Tunisie d’aujourd’hui. Et si nous étions wahhabisables

Photo: REUTERS – Zoubeir Souissi.

Par Slaheddine Dchicha*,

14 janvier 2011. Pas tout à fait trois ans et pourtant on dirait une éternité ! Et cette impression se trouve renforcée lorsqu'on met côte à côte les images actuelles de la Tunisie et celles d'hier.

La Tunisie d'hier, généreuse, accueillante ; celle de la douceur de vivre, de la tolérance ; la Tunisie terre d'accueil, terre des rencontres .... Et j'en passe et des meilleures cartes postales destinées à allécher le touriste. Une Tunisie moderne, émergeante, où les femmes sont libres, dont le code de statut personnel est le plus avancé des pays arabes et musulmans ; une Tunisie pacifique, un Pays généreux, habité par un peuple paisible à l'histoire millénaire...
Mettez les guillemets qui s'imposent là où vous les jugerez utiles, car il s'agit d'Images d'Epinal, de clichés, de stéréotypes qu'un soulèvement populaire et à peine trois ans d'un autre régime ont suffi à écorner. Le changement est si brusque et brutal qu'il a provoqué au début la sidération et l'étonnement avant que ne viennent, petit à petit, les tentatives d'abord de justification et ensuite d'explication...

C'était la Tunisie que la Dictature de Ben Ali a vendue à l'Occident et aux Tunisiens. Une Tunisie de catalogues touristiques, c'était une Tunisie des agences de communication, un miroir flatteur qui efface les défauts, amincit, enlève les points noirs et les défauts de la peau, un éclairage qui adoucit les traits. C'était une Tunisie retouchée. Photoshopée.

L'apparence

Ce qui frappe de prime abord, c'est le changement radical de l'image de la foule, certains diront de « la rue tunisienne ». Alors que jusqu'aux grandes manifestations du 14 janvier 2011, la foule ne se distinguait pas beaucoup d'autres foules, par exemple en France, en Italie, en Grèce ou ailleurs ... désormais, la généralisation du port de la barbe chez les hommes et la prédominance du port du voile par les femmes ont orientalisé cette foule. L'observateur remarque d'abord le retour des traditionnels jebba et du burnous cher à Marzouki et de la Kachta, cette coiffe des Zeitouniens synonyme du temps de Bourguiba de réaction et d'obscurantisme ; ensuite, l'adoption des kamis moyen-orientaux et des voiles égyptiens et turcs. Face à ce phénomène d'importation de tenues et de comportements étrangers, il s'est même trouvé des Tunisiens de toutes obédiences pour défendre le Safsari, le voile traditionnel tunisien que Bourguiba a incité les femmes à quitter voire à brûler à l'instar de certaines de nos mères.

Idées et valeurs

L'exemple vient d'en haut. L'absence de cravate est devenue un signe de reconnaissance et le burnous de Marzouki ne fait plus rire personne. En effet, le kitsch est la marque du régime, les costumes d'un Jlassi sont surprenants, les tenues de certaines députées sont étonnantes, et la plupart des députés Nahdhaouis rappellent par leur look, l'iranien Ahmadinejad…quand l'identité se réduit à des chiffons, l'esthétique et éthique se confondent... Cela ne fait ni oublier ni apprécier la vulgarité ostentatoire de la bourgeoisie de l'ancienne dictature ... l'esthétique et l'éthique se rejoignent quelque peu, quelque part dans la simplicité qui est la véritable élégance.

Bien sûr l'habit ne fait pas le moine et l'apparence n'est pas tout. Un glabre peut être un fanatique, d'ailleurs Ennahdha commence à aligner comme porte-parole des jeunes branchés et le voile n'empêche pas d'avoir un cerveau, ni d'être contre Ennahdha... mais en l'occurrence le look est très souvent au diapason avec la pensée ou plutôt son absence.

Ces presque trois années après la dictature ont vu les droits des femmes remis en cause, l'excision considérée comme « opération esthétique », la polygamie envisagée comme solution au célibat et à la solitude des femmes, la prostitution déguisée en « nikah al moutaa », fornication de plaisir et l'esclavage en “jihad annikah“, fornication de combat. Cette même période a vu élevées au rang de devoirs sacrés, l'intolérance, l'accusation d'athéisme et de blasphème, la persécution des artistes et des minorités, la destruction du patrimoine soufi...

Il est vrai que les Tunisiens ont vu défiler les prédicateurs les plus obscurantistes – excusez le pléonasme – pour banaliser ces thèmes, poser avec des petites filles voilées ou haranguer les prostituées dans les bordels pour sauver leur âme...Ils ont vu aussi de véritables camelots faire les sorties des lycées et des Universités et propager des idées d'un autre temps...

Les affaires de la cité

On disait la société tunisienne éduquée, tolérante, modérée. Comment alors a-t-elle porté au pouvoir Ennahdha. On nous disait que la jeunesse tunisienne était surdiplômée, qu'il y avait une élite tunisienne brillante et de qualité, que la société civile était importante, comment alors expliquer la médiocrité du personnel politique, le niveau des débats à l'ANC, les déclarations affligeantes des responsables?

Comment un peuple éduqué a-t-il pu être berné, piégé par des demi-lettrés, par des charlatans, par des amateurs incompétents, corrompus, menteurs, cupides et de mauvaise foi...et la liste n'est pas exhaustive ?

Ni excuse, ni justification

Bien sûr Ennahdha était le parti le mieux organisé, bien sûr il a bénéficié de l'aura de victime de la répression sous Ben Ali, bien sûr il dispose de moyens incomparables grâce à ses richissimes sponsors Qatariens ! Bien sûr aussi le wahhabisme et le salafisme ont fondu sur le corps malade de la Tunisie comme des vautours...Tout cela a été dit, répété, ressassé… ad nauseam

Il n'est nullement question ici de nier l'islamisation en cours de la société tunisienne, ni de négliger les éléments importés de cette islamisation, mais cette explication tourne souvent à l'incantation obsessionnelle et pire, elle fonctionne souvent comme l'image en miroir du discours nahdhaoui. A « l'Occident, la colonisation, la France » semblent correspondre « l'Orient, le wahhabisme, le Qatar » ! Et dans les deux cas, la question est évacuée et la cause est cherchée à l'extérieur et la faute est attribuée à l'Autre, attitude et xénophobe et paranoïaque et irresponsable puisque l'explication se transforme en justification voire en excuse.

De la nostalgie au deuil de la Tunisie d'avant

Et si la modernité tunisienne, tant vantée, n'était que de surface ? Et si la couche n'a pas résisté à l'uniformisation de l'islamisme, cet épiphénomène de la mondialisation ? Le noyau dur étant resté intact, la greffe islamiste a pu prendre !

Et si les événements du 14 janvier ont brisé le miroir, levant ainsi le voile sur la Tunisie réelle, sur les Tunisiens tels qu'ils sont ? Dur pour l'estime de soi, blessant pour le narcissisme ! Sommes-nous en train de payer notre idéalisation excessive de l'Homo tunisianus ?

Et si nous étions wahhabisables comme nos ancêtres étaient colonisables ? Et si les germes étaient déjà là et que l'Islamisme, le Wahhabisme et le salafisme n'avaient fait qu'accélérer le processus et provoquer le retour du refoulé ?

Si chacun d'entre nous se penchait sur son enfance et réfléchissait à l'éducation qu'il avait reçue et aux préjugés et phobies qu'on lui avait inculqués, il trouverait sans peine la raison, l'explication et peut-être le remède qui consisterait à penser contre soi-même.

* Monsieur Slaheddine Dchicha : Universitaire franco-tunisien à la retraite.

Nawaat

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