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Kenya: inquiétude pour les libertés après des lois sur la presse et les ONG

Deux récents textes de loi sur la presse et les ONG au Kenya s'attaquent aux libertés durement acquises, dénonce la société civile kényane, qui voit planer le spectre d'un retour aux années noires de la dictature.

Fin octobre était publié un projet de loi amendant la législation sur les associations, en les encadrant sérieusement. Quasi-concomitamment, les députés ont adopté une loi très répressive sur la presse que, face au tollé, le président Uhuru Kenyatta a refusé de promulguer en l'état.

Pour les défenseurs des droits de l'Homme, une telle concomitance ne doit rien au hasard et "participe d'une politique gouvernementale visant (...) à restreindre la capacité d'action des voix jugées trop critiques", estime Sheila Muwanga Nabachwa, vice-présidente de la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH).

Elle y voit "une offensive" des autorités kényanes contre la société civile, après des mois de "véritable campagne de stigmatisation de décrédibilisation et de fragilisation".

"Il semble y avoir une démarche calculée pour dénigrer, entraver ou étouffer les opérations et les voix des acteurs (...) de la bonne gouvernance et la lutte contre l'impunité", confirme Beryl Aidi, chargée de communication de la Commission kényane des droits de l'Homme (KHRC), ONG basée à Nairobi.

La loi sur les médias prévoit des amendes très élevées contre journalistes et organes de presse, et donne des pouvoirs très étendus à un organe de régulation, en position de fait d'interdire à un journaliste d'exercer.

La législation sur les ONG va accroître, dénoncent ses contempteurs, le contrôle de l'Etat sur leurs activités et entraver leurs opérations, notamment en limitant à 15% leurs financements étrangers, cruciaux pour leur budget. Un texte inspiré, selon les ONG, des législations les plus répressives, comme en Ethiopie ou en Russie.

Droits et libertés "sacrifiés"

Pour Mwalimu Mati, militant anti-corruption et figure de la société civile kényane, ces textes traduisent "la gêne (de l'exécutif kényan) face aux critiques et voix indépendantes", en raison d'un "mandat fragile" issu de la courte victoire à la présidentielle de mars.

Le ticket Kenyatta-William Ruto l'a emporté au premier tour, mais n'a franchi la barre des 50% que de 8.000 voix, alors que les ONG ont dénoncé un nombre important de bulletins litigieux et des fraudes, rappelle-t-il.

"Et bien sûr, cela est compliqué par le soutien des ONG" à la CPI contre M. Kenyatta et son vice-président Ruto, inculpés depuis 2011 de crimes contre l'humanité pour leur responsabilité présumée dans les violences politico-ethniques de la précédente présidentielle de fin 2007.

Farouches adversaires politiques à l'époque, ils ont formé une alliance de circonstance anti-CPI et le gouvernement kényan mène actuellement une intense campagne contre la Cour de La Haye qui a commencé à juger le vice-président Ruto en septembre et doit juger M. Kenyatta en février.

Journalistes et militants voient dans ces deux législations un sérieux danger pour les libertés civiques au Kenya, âprement conquises après des décennies de lutte contre un pouvoir autocratique à la dérive de plus en plus autoritaire, de la présidence du père de l'indépendance Jomo Kenyatta (1963-1978) aux dernières années du régime de Daniel arap Moi (1978-2002).

Elles constituent "des reculs sérieux sur les gains issus du combat pour la démocratie et le respect des droits humains dans le pays, en particulier les droits et les libertés garanties par la Constitution promulguée en 2010", estime Beryl Aidi: "l'effet cumulé (des deux textes) est qu'ils limitent l'espace civique".

Pour Sheila Muwanga Nabachwa, MM. Kenyatta et Ruto "sont prêts à sacrifier les droits et libertés fondamentales durement acquis sur l'autel de considérations politiques", au risque d'un "recul démocratique".

ONG et médias s'inquiètent notamment de voir le premier gouvernement élu sous l'égide de la Constitution de 2010, garantes de nombreux droits et libertés, s'attaquer à ceux-ci. Et la presse kényane n'hésite pas à brandir le risque d'un "retour aux années noires" du régime Moi, où les voix critiques subissaient harcèlement, torture et emprisonnement. D'autant que MM. Kenyatta et Ruto sont tous deux des "enfants" politiques du vieil autocrate, formés dans son giron.

"Il ne faut certainement pas minimiser les risques de retour en arrière", avertit la vice-présidente de la FIDH.

M. Mati estime toutefois "prématuré" d'évoquer un retour à l'ère Moi, même si de tels reculs "sont déjà survenus dans l'histoire du Kenya": "A son indépendance, le Kenya avait une Constitution très libérale, mais six ans plus tard, nous avions un régime de parti unique".

Selon lui, ces deux lois seront "le premier vrai test des institutions" issues de la Constitution de 2010 et notamment de l'indépendance de la Cour suprême, qui devra juger de leur constitutionnalité.

AFP

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