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Revue de presse. Vers un 4ème mandat de Bouteflika : L’Algérie est-elle démocratiquement au point mort ?

Lu sur Atlantico

Ahmed Rouadjia a obtenu son doctorat d'histoire à Paris VII (Jussieu) en 1989. Il est actuellement Maître de Conférences à l'Université de Msila (2006-2011) et directeur du Laboratoire de Recherche d'histoire de sociologie et des changements sociaux et économiques.

Atlantico : Le comité central du parti du Front de libération nationale (FLN) a proposé, samedi à Alger, la candidature de M. Abdelaziz Bouteflika à l'élection présidentielle prévue en 2014. Alors que les ennuis de santé avaient fragilisé l'hypothèse d'un quatrième mandat du président, cette décision est-elle une surprise ?

Ahmed Rouadjia : Rien n'est surprenant dans un pays où les paradoxes, les contradictions, voire même l'irrationnel et l'absurde paraissent comme étant choses "normales", et partant conformes au caractère opaque et quasi indéchiffrable du "système politique" qui préside au destin de l'Algérie, cette nation à la fois rebelle et conformiste, rieuse et goguenarde, pessimiste et sceptique... Comme tout le monde sait que rien n'est impossible dans ce pays de contrastes et de contradictions "violentes", voilà cette décision du Comité central Bis du FLN.

Car il y en a bel bien deux comités centraux et deux FLN, depuis le coup d'Etat du 29 août dernier fomenté par le clan présidentiel qui a porté à la tête du vieux Parti un certain Amar Saadani, après l'éviction de Abdelaziz Belkhadem, qui était pourtant le conseiller spécial de Bouteflika et le propagandiste intéressé à la fois en faveur du quatrième mandat et en faveur des confréries religieuses dont il se faisait l'apologiste intéressé et retors au point qu'il aimait à imiter leur costume, leur pose et leur mysticisme... Quant au nouveau secrétaire général, qui a été imposé en lieu et place de ce dernier démagogue et opportuniste, qui n'avait pas hésité par le passé à épouser non seulement l'idéologie de l'arabo-islamisme et du FIS dissous, mais la barbe même de ce dernier, il ne bénéficie guère plus que Belkhadem d'une image vraiment reluisante... L'un et l'autre sont perçus par la majorité de l'opinion publique algérienne comme le produit du système politique, corrompu et perverti jusqu'à la moelle pépinière.

Le quatrième mandat brigué par Bouteflika sous la pression constante de ses partisans plutôt intéressés que convaincus "philosophiquement" de sa "probité" ou de ses facultés intellectuelles et politique à sortir le pays de l'immobilisme politique dans lequel il s'enfonce jour après jour, obéit à la seule logique des intérêts à courte vue de ceux qui pensent l'Algérie non pas comme une nation à développer, à construire et à élever à la dignité des grandes nations industrieuses et imaginatives, mais comme une source d'enrichissement, une manne leur permettant de se remplir à ras- le bord les poches et le ventre...

Abdelaziz Bouteflika a-t-il la capacité physique (ou tout simplement la volonté) de mener un quatrième mandat ?

Il n' a ni les capacités physiques et psychique ni la volonté de briguer un quatrième mandat. Bouteflika lui-même l'avait implicitement déclaré lors de son discours de mai 2011 à Sétif lorsqu'il avait lancé : "ajnânnâ tâb !" (nous sommes foutus, nous avons atteint notre seuil limite...). En disant cela, le président avait voulu témoigné de manière métaphorique de son "usure " et donc de son incapacité à aller au-delà de son troisième mandat. Mais ses partisans ne veulent pas entendre les choses de cette oreille, et prétendent que c'est le président qui "pousse" vers le quatrième mandat, alors qu'il est bel bien "poussé", exhorté et incité par eux à s'engager sur cette voie. Le but de ce "cercle présidentiel" que conforte une bonne partie de ce qui reste de l'appareil grippé du FLN, c'est de gagner du temps pour renforcer non seulement leurs positions du pouvoir, mais de trouver aussi dans "les réserves de la République" le profil d'homme présidentiable qui puisse remplacer de manière heureuse le président Bouteflika dont les jours semblent, au vu d'une foule d'indices, toucher à leur fin...

M. Bouteflika est à la tête de l'Algérie depuis 14 ans. Cette décision du FLN démontre-t-elle un blocage absolu des institutions démocratiques dans le pays ?

Oui, il est au pouvoir depuis 14 ans. S'il le pouvait, s'il avait la capacité physique, la force et l'enthousiasme de la jeunesse, il pourrait ne pas quitter le pouvoir jusqu'à la fin de ses jours. Comme tous les chefs d'Etat et monarques arabes "drogués" par le pouvoir absolu et l'amour de commander et de régner sans partage, le président Bouteflika aurait certainement aimé, s'il n'était affaibli par la maladie et l'âge, de proroger son mandat pour cinquante ans encore !! Mais je voudrais rectifier ici une erreur : la décision de reconduire le président n'est pas le fait du FLN comme s'il était monolithique, mais d'une partie du FLN gagnée corps et âme au président. Comme je l'ai dit, le FLN est brisé comme un atome en deux parties antagoniques, irréconciliables... L'éclatement de ce vieux parti, qui fut naguère le fer de lance de la guerre de libération nationale, le chef de fil des révolutionnaires du Tiers Monde, et la fierté et la dignité retrouvées du peuple algérien, est la conséquence de "ce blocage absolu des institutions démocratiques" dont vous faites état ; et ce blocage est le résultat inévitable de l'affaissement des valeurs éthiques du patriotisme algérien, et du sens de l'Etat-nation... Cet affaissement des valeurs patriotiques envisagées au sens positif d'amour pour les intérêts collectifs au détriment de l'égoïsme individuel, a eu pour effet de faire naître au sein de la société algérienne, politique et civile, une foule de corrompus qui parasitent tous les rouages de l'édifice étatique et qui en bouchent tous les pores...

La direction du FLN est en proie, depuis les législatives de mai 2012 à une crise ouverte qui a pris de l'ampleur après l'éviction fin janvier d'Abdelaziz Belkhadem. Il y a quelques jours, l'ancien chef de groupe parlementaire Abbas Mekhalif a aussi envoyé une lettre très critique envers M. Bouteflika et le Comité central. Cette décision de soutenir une nouvelle fois M. Bouteflika est-elle une conséquence de cette crise au sein du parti ; un « non-choix » du comité central qui ne veut pas se remettre en question ?

Encore une fois, je répète que le FLN n'a plus de "direction" mais deux : celle qui a été "réinventée" de toutes pièces et imposée par le clan présidentiel comme "représentative" du FLN et dont la figure de proue, imposée elle aussi d'en "haut", est représentée par Amar Saadani que d'aucuns vouent aux gémonies en raison de ses pratiques supposées à tort ou à raison de "corrompues" ; l'autre est représentée par le coordonnateur du mouvement de redressement, Abdelkrim Abada , qui accuse Amar Saadani et ses acolytes de "détourner le parti et la volonté de ses militants pour servir des desseins sordides".

Pour Abada qui mène de concert avec Abderrahmane Belayat, ancien coordonnateur du FLN, la fronde contre les "usurpateurs"du titre prestigieux de combattants et de libérateurs du pays du joug colonial, l'ennemi à abattre est ce Ammar Saadani qui a été imposé le 29 août dernier à la tête du Parti par les proches du président et dont les noms ne sont pas cités. L'hostilité entre les deux FLN existant de facto est désormais déclarée et prend des accents martiaux. Saadani que l'on traite comme un homme lige du président est persiflé par ses adversaires qui jurent de le démasquer et de le disqualifier aux yeux de l'opinion publique. Ainsi Abdelkrim Abada promet que l'on "ne vas pas se taire contre les agissements de cette personne qui se cache derrière des hommes influents au sein du pouvoir pour s'attaquer aux institutions du pays".

A cinq mois donc de l'élection présidentielle d'avril 2014, la lutte entre les divers clans au sein du FLN disloqué et à l'intérieur des cercles du pouvoir font rage. Les adversaires de Saadani que le clan présidentiel à imposé à la tête du parti le 29 août, tels Belayat, Abdelkrim Abada, et Salah Goudjil, un des coordonnateurs du mouvement de redressement du FLN, et qui fut un maquisard de la Wilaya 1 (les Aurès) se disent résolus à faire barrage aux ambitions démesurées de cet homme qu'ils accusent d'être corrompu tout en oubliant eux-mêmes qu'ils ne sont guère indemnes de telles pratiques...Toujours est-il que dans leur communiqué N°2, portant le sceau de Abderrahmane Belayat et parlant au nom des membres du comité central, les farouches opposants à ce Saadani déclarent être résolument "engagés à barrer la route aux aventuriers et au complot concocté par le scénario mis en place à l'hôtel El Aurassi le 29 août dernier." Et dénoncent le comportement des "auteurs de ce complot qui ont bafoué la légalité en voulant imposer le fait accompli à travers des procédés de terreur, de corruption, et en désinformant l'opinion nationale et internationale". Et le communiqué de ces opposants qui revendiquent une légitimité usurpée par la force, la ruse et "la corruption" déployée par leurs adversaires s'achève sur un appel à tous les militants du parti en vue d' "une grande mobilisation pour faire échouer cette conspiration dirigée par le groupe de Saadani qui a opté pour la politique de la terre brûlée" avant de rappeler que la réunion organisée aujourd'hui, 16 novembre 2013, à l'Hôtel El Aurassi "n'est qu'une autre étape du fait accompli qui a imposé Amar Saadani à la tête du parti".

Abdelkrim Abada, Abderrahmane Belayat et leurs pairs du comité central qui s'opposent à ce diktat en appellent déjà aux militants du FLN pour qu'ils remettent "le parti sur les rails de la légitimité" et pour dénoncer enfin le coup de force fomenté par les tenants de "la corruption, le népotisme et le clientélisme" et qui sont "à l'opposé des valeurs de Novembre". Amar Saadani, qui leur a ravi la direction du parti aurait bénéficié des "appuis au sein du pouvoir et bailleurs de fonds", ce qui lui aurait permis de s'imposer comme nouveau chef de fil du FLN...

La lettre critique envoyée il y a quelque jours par l'ex-chef du groupe parlementaire à Bouteflika s'inscrit justement dans le contexte de cette crise multidimensionnelle de l'Etat, du vieux parti et de la société civile tout entière dont les repères s'effilochent en même temps que s'obscurcirent les perspectives de l'avenir...

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