mis à jour le

Un cameraman devant une photo de Fela Kuti dans un musée de Lagos. REUTERS/Akintunde Akinleye
Un cameraman devant une photo de Fela Kuti dans un musée de Lagos. REUTERS/Akintunde Akinleye

Les prophètes oubliés du groove africain

Eclipsés par l'ascension de l'astre Fela Kuti, ils ont pourtant fait danser l'Afrique des années funk.

Sur la musique noire-américaine plane un nuage d’alcool et une vague odeur de sueur. Des voix sépulcrales de Nina Simone et Howlin' Wolf, du jazz éthéré de Charlie Parker et Miles Davis, émane cette même fragrance âcre. Parfum enivrant de l’époque. Il n'empêche, une partie de l'Amérique d'après guerre, refuse de céder à l'ivresse.

A la télévision américaine, qui moque les airs «vulgaires» de ces «musiques de nègres», répond l’engouement des radios africaines pour le rock, la soul, le jazz et le rythm' & blues. Par l'entremise des descendants d’esclaves qui s’installent en Sierre Leone, la frénésie des clubs de New York s'empare des bars africains.

«Quand quelque chose arrive en Afrique, cela passe en général par la côte. Ce fut le cas pour la musique», dira plus tard Francis Fuster.

C’est à Freetown, dans les années 1950 que les rythmes syncopés d'Amérique du Nord trouvent un point d'ancrage, s'arrimant au calypso des Caraïbes et à la très populaire rumba congolaise. Ainsi naît la palm-wine music. Le nom de cette «musique du vin de palme» ne laisse pas de place au doute: la maringa —comme on l’appelle aussi parfois— se joue surtout dans les bars dansants de la capitale. C’est dans l’un d’entre eux, le Reveler’s club, que Gerald Pine, fasciné par James Brown, fonde le groupe The Heartbeats. Il est rapidement rejoint par le batteur Francis Fuster, qui se passionne pour les disques de jazz ramenés par son père marin.

Au Liberia voisin, l'industrie minière découvre les premiers gisements d'argent. Mais le métal qui émeut vraiment la nation s'avère être le cuivre des instruments de jazz. Pour marquer le centenaire de l'indépendance, le gouvernement de Monrovia fait commande au compositeur Duke Ellington d'un album en forme d'hymne officieux: «Liberian Suite». Nous sommes en 1947, et le mouvement commence à s’étendre aux autres ports du Golfe de Guinée.

Dans le sillage des navigateurs sierra-leonais et libériens, les membres de The Heartbeats mettent le cap sur le Ghana et le Nigeria. A Accra l’auditoire est conquis. Les riffs de guitare de Geraldo Pino et Francis Fuster sonnent comme un bon morceau de Highlife, ce mélange d’obisi et de jazz typiquement ghanéen. Entre les deux cultures, qui partagent les mêmes références américaines, c’est l’alchimie.

Tandis que de l’autre côté de l’atlantique, le funk —dont le nom provient selon certains historiens d’un terme congolais désignant une forte odeur corporelle— prend son essor en suivant la marche du mouvement des droits civiques, le Highlife nouveau devient l’étendard du panafricanisme promu par le dirigeant ghanéen Kwame Nkrumah.

Dans les années 1960, le highlife atteint Lagos au coeur. Il envoûte les 80 millions d'habitants que compte le Nigeria à l'époque, avant de leur emprunter les percussions traditionnelles yoruba. Ce faisant, les contours du genre se troublent, et l’enchevêtrement des messages véhiculés favorise le flou artistique. Comme pour dénouer l’écheveau, le jeune musicien Ransome Kuti se rend à Los Angeles en 1969. Dans la «Big Orange», Kuti fait siennes les revendications des Black Panthers et le slogan primal de James Brown «Say it loud, I’m black and I’m Proud».

De retour sur le continent noir, «Fela » Kuti fonde le néologisme « Afrobeat», et donne ainsi une impulsion décisive à sa carrière. Il lui confère une rythmique particulière, décalée, grâce à la complexité du beat joué par le batteur Tony Allen. Mais, ailleurs en Afrique, la soul et le funk américain continuent de se mélanger avec les musiques traditionnelles locales, et les genres essaiment.

Bien avant Fela, la chanteuse sud-africaine Miriam Makeba s’était rendue aux Etats-Unis. Comme le nigérian, elle y était tombée amoureuse et avait frayé avec les Black Panthers, raconte Franck Tenaille dans Music is the weapon of the future. Fifty years of african popular music. Sa voix et son style particulier combinant le marabi et le kwela des townships avec le jazz de Billie Holliday ou Ella Fitzgerald avait conquis les Américains et notamment le président Kennedy.

Mais la répression subie par les noirs la renvoyait constamment à sa condition de minorité discriminée. Fière de ses racines, elle retourna dans cette Afrique qu’elle rêvait unie, pour y délivrer un message cardinal:

«A l’ouest, le passé est comme un animal mort. C’est une carcasse survolée par des mouches qui se donnent pour nom historiens ou biographes. Mais dans ma culture, le passé vit. Mon peuple a ce sentiment car la mort ne nous sépare pas de nos ancêtres. Leur esprit est constamment présent. Nous faisons des sacrifices pour eux et leur demandons leur avis et leur conseil.»

Hommage rendu à Miriam Mekaba à Johannesburg. REUTERS/Siphiwe Sibeko

Fière aussi, la Guinée de Sekou Touré avait refusé, en 1958, de rester dans le giron colonial. Ses musiciens, s’étaient alors mis au service de la culture nationale, en faisant la promotion d’une musique d’essence africaine, prenant appui sur les pulsations du traditionnel balafon et les rythmes mandingues.

La profusion de musiciens fut telle que l’un des labels les plus importants d’Afrique, Syliphone Records vit le jour à Conakry. Miriam Makeba y signera plusieurs albums. Mais les références de la musique guinéenne, comme celles du Gabonais Pierre Akendengue étaient, malgré tout, pour une large part, françaises.

Car si le groove afro-américain s’est bien implanté en Afrique anglophone, et notamment au Nigeria, au Ghana, en Afrique du Sud et au Kenya, les anciennes colonies françaises sont en revanche restées plutôt fidèles à l’influence musicale de Paris. Un phénomène qu'illustre la singulière ambivalence de la scène camerounaise, où le français et l'anglais  —entre autres langues— se disputent l’hégémonie linguistique.

La diversité de la culture nationale prend ainsi corps dans la richesse de l’œuvre de Manu Dibango et de son Soul Makossa, comme dans celle du guitariste Andre-Marie Talla, dont le son funky vient en soutient d'une prose ici française, là anglaise. Ce dernier sera même plagié par James Brown dont le titre Hustle reprend la trame rythmique de Hot Koki du Camerounais André-Marie Talla.

Quant au compositeur de funk Tom Yoms, son surnom d’ «Américain de Dimbombari» était tout sauf usurpé.

Cette dualité, on la retrouve dans une moindre mesure chez les Béninois de l'Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou, qui grandirent sous l'influence des virtuosses nigérians et du soft power américain.

«On a fait une musique différente. Les autres groupes étaient inspirés par la rumba. Nous, on était jeune, on écoutait de la soul, des chansons américaines, anglaises et la musique française», racontait Vincent Ahehehinou en juin 2012 sur Slate Afrique.

Mais très vite, le groupe se convertit en légat de Porto-Novo:

«On était devenu «l’orchestre national». On nous appelait pour toute manifestation officielle» raconte encore Ahehehinou. La musique devient aussi un instrument de cohésion nationale en Haute-Volta (qui deviendra bientôt Burkina Faso) lorsque pour favoriser la coopération entre soldats et société civile, le jeune guitariste et futur putschiste Thomas Sankara crée plusieurs orchestres.

La musique, proclamée arme du futur par Fela, devient un instrument au service de la liturgie politique. A la fin des années 1970, le président zambien Kenneth Kaunda impose sa version autoritaire de l'exception culturelle: 95% des titres diffusés en radio doivent maintenant être interprétés par des artistes locaux. La mesure participe à faire émerger la kalindula music mais peine à réduire la fascination de la jeunesse pour la culture anglo-saxone. En témoigne la popularité du zamrock, ce rock n' roll à la sauce zambienne.

Les chemins du soft power se diversifiant, des métissages de plus en plus curieux s'opèrent donnant naissance à de nouveaux genres ou sous-genres comme l'éthio-jazz, le kuduro angolais, le raï algérien et le funk arabisant d'Ahmed Fakroun. En Occident, le tout est ramassé dans une nouvelle catégorie: la world music. Un magma informe qui s'est depuis effrité sous les coups de boutoirs répétés de labels indépendants, des réeditions et de quelques blogueurs passionnés.

Servan Le Janne

 

Pour écouter les titres de chansons mentionnés dans cet articles , cliquer ici.

Pour de plus amples informations, consulter les sites suivants: Awesome Tapes of Africa, Voodoo Funk, Dusty African Grooves, Afrikali, Aduna

Servan Le Janne

Servan Le Janne est journaliste à Slate Afrique.

Ses derniers articles: Ces conflits dont plus personne ne parle  Les Libyens veulent l'argent qu'on leur a volé  Ça ne va pas être possible, c'est une ville privée 

Afrobeat

Captain Rugged

Une révolution nommée Keziah Jones

Une révolution nommée Keziah Jones

webmaster

Chief UDOH ESSIET and his Afrobeat / Highlife Crossing

Chief UDOH ESSIET and his Afrobeat / Highlife Crossing

Afrobeat

Pourquoi Fela reste bien vivant

Pourquoi Fela reste bien vivant

Fela

Reportage à Harlem

Les hauts lieux du Harlem noir et blanc

Les hauts lieux du Harlem noir et blanc

The Nigerian touch

Pourquoi j'aime le Nigeria

Pourquoi j'aime le Nigeria

jazz

AFP

Sénégal: levée de l'interdiction du festival de jazz de Saint-Louis

Sénégal: levée de l'interdiction du festival de jazz de Saint-Louis

AFP

Sénégal: le Saint-Louis Jazz 2016 interdit, les organisateurs protestent

Sénégal: le Saint-Louis Jazz 2016 interdit, les organisateurs protestent

AFP

Ethiopie: la scène jazz ébranlée par l'incendie du légendaire Jazzamba

Ethiopie: la scène jazz ébranlée par l'incendie du légendaire Jazzamba