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Moustafa Abdel Jalil, le président du CNT, lors de son discours à Tripoli, le 12 septembre 2011. REUTERS/Suhaib Salem
Moustafa Abdel Jalil, le président du CNT, lors de son discours à Tripoli, le 12 septembre 2011. REUTERS/Suhaib Salem

Libye: diviser pour moins régner (Màj)

Le gouvernement libyen balbutiant va-t-il réussir à surmonter les dissensions internes qui menacent déjà de le diviser?

Mise à jour du 17 septembre 2011- L'Assemblée générale des Nations unies a attribué le 16 septembre 2011, le siège de la Libye au Conseil national de transition (CNT), l'organe politique des rebelles qui a renversé le régime de Mouammar Kadhafi.

L'assemblée de 193 Etats membres a voté à une majorité de 114 voix pour et 17 contre la remise au CNT du siège de la Libye à l'ONU, malgré l'opposition de gouvernements de gauche d'Amérique latine. Quelques pays africains avaient demandé que la décision soit remise à plus tard.

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TRIPOLI, Libye — Quand Moustafa Abdel Jalil, le chef du gouvernement de transition libyen, est monté sur scène au soir du lundi 12 septembre pour la première fois depuis la prise de Tripoli par les forces rebelles, la foule rassemblée sur la place centrale de la capitale en a perdu la tête.

Les femmes et les jeunes filles se sont mises à hurler son nom. Cramponné au podium, celui qui fut ministre de la Justice sous le régime de Mouammar Kadhafi exhorta le peuple libyen à croire en ses nouveaux dirigeants. Il dut parfois s’interrompre, tant les acclamations délirantes devenaient intenses. Des feux d’artifice explosaient toutes les cinq minutes, et des rebelles armés des brigades de Tripoli protégeaient l’estrade de l’empressement de la foule.

Mais derrière les airs de concert de rock du discours de Jalil, le contenu, pour ceux qui l’écoutaient, était relativement mal assuré. Il a appelé à faire confiance aux nouveaux dirigeants, souligné l’importance de l’unité nationale et remercié les forces rebelles qui ont libéré le pays.

Sans surprise, étant donné sa propre origine, il a mis en garde le public contre la tentation d’ostraciser les anciens membres du régime et les a avertis qu’il fallait résister à la tentation de se venger des crimes de l’époque de Kadhafi.

«Si nous incorporons des gens de l’ancien régime, c’est que nous avons confiance en eux; ne croyez pas que nous fassions quelque chose de mal», a-t-il imploré.

Le discours de Jalil proposait une vision remarquablement honnête des problèmes qu’affronte son gouvernement naissant —problèmes qui ont dominé les reportages sur la guerre civile libyenne ces derniers jours, alors que Kadhafi continue d’échapper à ses poursuivants et que les leaders du Conseil national de transition (CNT) continuent de se chamailler, souvent en public.

Il y a huit jours, le CNT a promis qu’un gouvernement provisoire serait formé cette semaine. L’annonce a déclenché une flambée de luttes politiques intestines et de campagnes de diffamation. Si la plupart des factions libyennes semblent respecter Jalil, leur système politique est traumatisé par des décennies de soumission aux caprices d’un fou. Personne ne veut revenir en arrière, mais personne n’est bien sûr de la manière d’aller de l’avant.

En coulisses et de façon confidentielle, des responsables proches du CNT décrivent le fossé qui a commencé à s’ouvrir entre chefs militaires et politiques. Les tensions entre libéraux soutenus par les Occidentaux et les islamistes nationaux s’intensifient, alimentées par les craintes de la communauté internationale que des groupes d’islamistes militants ne détournent la révolution à leur profit.

Sur Al Jazeera, une heure à peine après le discours de Jalil, Ali Sallabi, religieux islamiste populaire, dénonçait le CNT comme étant composé de «laïcistes extrêmes» et prévenait qu’il menait le pays vers «une nouvelle ère de tyrannie». Sallabi a des liens avec le commandant militaire de Tripoli, Abdel Hakim Belhaj, qui dirigeait autrefois le Groupe islamique combattant en Libye, organisation militante liée à al-Qaida.

Et puis il y a les divisions entre les chefs, qui ont passé la majeure partie du soulèvement dans la ville de Benghazi, relativement sûre et contrôlée par les rebelles, et ceux qui se sont battus sur le terrain pour libérer les villes libyennes, rue après rue.

Les rivalités régionales commencent à prendre un caractère incontournable elles aussi, car les combattants de Misrata, des montagnes de l’Ouest et de Tripoli revendiquent tous le mérite et le contrôle de la révolution. Mais surtout, tout le monde semble en vouloir à Mahmoud Jibril, Premier ministre de facto qui est, dans les faits, l’adjoint et le ministre des Affaires étrangères de Jalil.

Un «remake» de l’ancien régime?

Jibril est un autre ancien fidèle de Kadhafi, dont la position au sommet du nouveau gouvernement dérange au sein du CNT et dans les rangs des gradés du comité militaire.

Ce dirigeant aux manières brusques, qui a fait ses études aux États-Unis, est écouté par les gouvernements occidentaux, mais sa réserve et son apparent manque d’appréciation des combattants restent sur le cœur de certains dans les rues de Libye. Il a déjà été accusé de nommer trop de membres de l’élite de l’ancien régime à des postes haut placés, de passer trop de temps en dehors du pays et de ne pas tenir toutes ses promesses de collecte d’aide étrangère.

«M. Jibril, je ne peux pas le dire à la presse», m’a confié Mohamed El Fortia, conseiller politique des rebelles puissants et bien armés de Misrata. «Il y a chez lui plein de choses qui ne sont pas bien, mais il est célèbre maintenant et il est accepté par les gouvernements du monde. Mais il a des problèmes avec les membres du gouvernement», c’est-à-dire des factions comme les islamistes et les militaires, ainsi qu’avec des personnages éminents du CNT même.

Fortia ne désirait pas en dire davantage ouvertement. Mais plusieurs autres membres haut placés du CNT ont été plus francs en privé. L’un d’entre eux a déclaré:

«Jibril nomme des membres de sa famille et des hommes d’affaires à des postes importants. C’est exactement ce que faisait Kadhafi, et exactement ce que nous ne voulons pas.»

Ces initiés désignent ainsi Aref Nayed, ambassadeur aux Émirats arabes unis et chef de l’équipe de stabilisation, comme exemple de fidèle de Jibril qui a bénéficié de ses largesses. D’autres se sont plaints que Jibril soit en train d’œuvrer à prendre le contrôle des actifs gelés de Kadhafi, que quelques pays, notamment les Pays-Bas et l’Espagne, ont commencé à rendre au CNT.

«S’il fait cela, ce sera l’homme le plus puissant de Libye, même s’il n’a pas de poste, parce que tous ceux qui auront un poste seront sous son contrôle et il arrivera à mettre la main sur presque tout l’argent», s’alarme un responsable.

Début septembre, le CNT a promis qu’après avoir annoncé la libération, il formerait un gouvernement provisoire qui dirigerait le pays pendant huit mois avant d’organiser des élections. Aucun des membres du gouvernement provisoire initial n’aurait le droit de se présenter à un poste au sein du gouvernement élu libyen. Donc, lorsqu’il a été annoncé la semaine dernière qu’un nouveau gouvernement d’unité serait formé sans que la déclaration officielle de «libération» n’ait été faite, et alors qu’il n’existait que de vagues plans sur la façon dont tout cela devait être accompli, la nouvelle élite politique a pris peur.

«Nous ne connaissons pas les mécanismes qui vont leur servir à fonder ce gouvernement provisoire», explique Fortia. «Comment choisissent-ils les gens? Ils ont leurs CV?»

Quelle crédibilité démocratique pour le CNT?

Certains membres de l’armée ont eux aussi fait part de leur opposition au leadership de Jibril. Si le gouvernement civil a tenté de contrôler les différentes brigades armées installées autour de la capitale, ces unités n’ont pas répondu à leur injonction de lever le camp et de rentrer chez elles. Des brigades de Misrata, comprenant certains des combattants les plus farouches du pays, refusent de partir tant qu’elles ne seront pas convaincues de la stabilité de Tripoli —qu’importe ce qu’en disent le CNT ou le Comité militaire de la ville.

«Nos bataillons de Misrata, ils ne suivent pas les ordres», admet Fortia non sans fierté. «Ils ne partiront pas tant que Tripoli ne sera pas stabilisée. Voilà ce que j’ai dit au ministre des Affaires internes: quand vous commencerez à monter des associations, quand nous verrons une police, nous pourrons partir.»

Ce fossé menace de déstabiliser toute l’entreprise du CNT.

«M. Jibril se donne beaucoup de mal ces dernières semaines pour nommer des gens qui avaient été très proches et occupé d’importantes positions dans le régime de Kadhafi», m’a confié un membre haut placé du Comité militaire de Tripoli, début septembre. «Il essaie de bâtir une nouvelle puissance avec les gens que nous avons combattus au cours des six derniers mois pour les chasser… on ne peut pas laisser Jibril être le chef.»

Déjà, de petites manifestations ont eu lieu à Tripoli pour dénoncer le leadership de Jibril, et le membre du Comité militaire m’a confié que ce n’était que la première étape.

«Nous apprécions leur travail», m’a-t-il affirmé au sujet du CNT. «Nous ne voulons pas l’interrompre, mais la plupart des gens disent que maintenant ça suffit. Nous ne pouvons pas laisser quelques personnes décider de l’avenir à la place du peuple libyen.»

Il m’a dit de guetter des manifestations massives plus tard dans la semaine.

Naturellement, le CNT nie toute allusion à un quelconque problème.

«Ce ne sont pas des divisions, ce sont des désaccords au sein du comité exécutif. Les désaccords sont sains dans une démocratie, nous ne sommes pas tous obligés d’être du même avis sur la conduite à tenir. Nous devons tous nous engager, tous les secteurs et tous les partis du système politique dans son intégralité, à trouver une solution. Ce n’est pas une division, ce sont simplement des approches différentes des mêmes objectifs», se justifie Jalal al-Gallal, porte-parole du CNT.

Mais si l’on assiste à des manifestations massives, la crédibilité démocratique du nouveau gouvernement —et celle de Jalil en tant que leader— sera durement mise à l’épreuve. Des initiés m’ont confié que Jibril essayait de se ranger du côté de Jalil depuis des années, qu’il cherchait à se gagner les faveurs de l’ancien ministre de la Justice déjà sous le régime de Kadhafi et qu’il appuyait sa candidature à la tête du CNT dans l’espoir de glaner des avantages politiques à long terme.

Et personne ne semble particulièrement emballé par aucun des deux hommes, ni par le gouvernement censé conduire le pays naissant vers un nouvel avenir démocratique.

«Jalil peut renvoyer Jibril comme ça», commente l’un des responsables en claquant des doigts. «Jalil est par nature un homme bon, avec de bonnes intentions. Son problème c’est sa naïveté politique. Administrativement, il est nul. La plus grande faute de toutes, c’est d’être freiné par Jibril. Il lui fait une confiance aveugle… Nous sommes infiltrés par Kadhafi, même aujourd’hui. Quiconque vous dit autre chose vous ment.»

Sarah A. Topol

Traduit par Bérengère Viennot

 

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