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Achille Mbembe. CYRIL FOLLIOT / AFP
Achille Mbembe. CYRIL FOLLIOT / AFP

Achille Mbembe: agonisme en territoire nègre

Dans son nouvel ouvrage, Critique de la raison nègre, l'historien d'origine camerounaise questionne les formes de domination modernes.

Achille Mbembe est un homme qui choisit ses mots avec soin. Il sait trop bien la vibration des concepts dans l’inconscient collectif et la puissance des idées. Dans son dernier ouvrage, Critique de la raison nègre, l’historien né au Cameroun en 1957, dépasse les termes du débat sur la pensée raciste pour aller voir du côté des mécanismes de domination sociale. Il élargit ainsi la portée de la « raison nègre » pour lui donner une dimension universelle. La référence à Kant et à sa Critique de la raison pure est tout sauf innocente.

Dans un entretien donné à Libération, Mbembe éclaire le caractère éminemment moderne de la notion de « nègre » : d’abord homme-objet, déterminé par sa condition d’esclave, le nègre est devenu un homme aliéné à l’objet, en même temps qu’il brisait les chaînes coloniales. Si bien que le concept englobe dorénavant « une large catégorie de l’humanité qu’on pourrait qualifier de subalterne. »

Le renversement est total : « Alors qu’au XIXe siècle, la pensée de l’émancipation reposait sur l’idée de la sortie de l’aliénation, la réalité qui s’impose aujourd’hui est celle de la quête de l’auto-aliénation. Les pauvres cherchent à se vendre là où, autrefois, ils étaient vendus. ». Le capitalisme, en donnant une âme à ce qui est inerte, réduit le nègre au rang de courtisan docile. Or aujourd’hui, « seuls les objets vivent dans un monde mondialisé, pour les êtres humains, c’est une autre affaire. »

A ce nègre auto-aliéné, le miroir européen renvoie une image funeste. Celle d’un monde fermé, replié sur lui-même de peur que son déclassement ne transparaisse. « Au rêve de suprématie qui a habité l'Europe pendant des millénaires est en train de se substituer un projet de rejet des étrangers, considéré comme le moyen de la protéger contre son déclin. Mais c’est une illusion.» Une illusion, car ce repli réduit les perspectives, et par là-même, l’imaginaire européen : « Il est […] essentiel de formuler un contre-imaginaire qui s’oppose à cet imaginaire dément d’une société sans étrangers. »


Lu sur Libération

Servan Le Janne

Servan Le Janne est journaliste à Slate Afrique.

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