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Smaïl Goumeziane :

Le maintien du statu quo autoritaire revient à condamner l'Algérie à demeurer prisonnière du mal-développement. L'autoritarisme n'explique pas nécessairement à lui seul le mal-développement mais «l'autoritarisme rentier» si, analyse l'économiste et ancien ministre, Smaïl Goumeziane, invité des Débats d'El Watan.  Le coût déjà élevé du choix imposé du mariage d'un régime autoritaire et d'une économie rentière risque avec son maintien d'avoir des conséquences plus désastreuses pour les générations futures. «Alors que la génération de la guerre d'indépendance s'est sacrifiée, avec le brillant résultat qu'on lui reconnaît : la libération du pays, ce sont trois générations d'Algériennes et d'Algériens qui ont été sacrifiées : celle des années suivants l'indépendance, celle des années 1980, celle plus jeune des années 2000. Toute la différence est là», note M. Goumeziane.  Ce sacrifice a bien eu un coût économique aux retombées dévastatrices sur la société algérienne. «L'autoritarisme rentier a conduit au mal-développement et s'est traduit par un coût économique insupportable : il a coûté très cher en remboursement d'une dette extérieure colossale plus ou moins légitime, il a coûté très cher lorsque, à défaut d'une véritable restructuration, il a fallu soutenir à bout de bras et à coups d'injections financières massives, répétitives et sans contreparties, les entreprises du secteur public, symbole d'un secteur industriel en phase d'implosion. Il a aussi coûté très cher quand il a favorisé (et favorise encore) la fuite de capitaux pour environ 1,5 milliard de dollars par an, sans compter les prébendes plus ou moins mises au jour par les scandales politico-financiers touchant de façon récurrente plusieurs secteurs de l'économie nationale. Il a coûté très cher dans les années 1990, lorsque l'ajustement structurel et l'ouverture débridée et leurs effets, conjugués à la tragédie terroriste, ont provoqué la perte de ressources humaines estimées à plusieurs centaines de milliers, ou leur exode au profit de l'Europe, du Canada et de bien d'autres contrées», recense le conférencier. Smaïl Goumeziane soutient que l'autoritarisme à lui seul n'explique pas le mal-développement, puisque des pays comme la Turquie, la Corée du Sud et la Chine ont pu, malgré le caractère autoritaire de leurs régimes, construire des économies viables. La différence avec l'Algérie, qui est à la fois un régime autoritaire et rentier, est que ces Etats ont opté pour des économies productives et non rentières. Même Sonatrach peine à devenir un géant dans son domaine d'activité «Un régime autoritaire peut se combiner à un système économique productif ou à un système économique rentier. Quand il se combine à un système rentier, il conduit inéluctablement au mal-développement. Inversement, tout système économique rentier a besoin, pour exister et se perpétuer, d'un régime autoritaire. C'est pourquoi on ne connaît pas de système démocratique rentier, c'est-à-dire dont l'économie, et au-delà de la société, est globalement et librement soumise à la logique rentière. Et quand le régime autoritaire s'appuie sur un système productif, il peut, sous certaines conditions historiques, politiques et sociales, conduire au développement et à la démocratie. Pour ces raisons, on peut, sans hésitation, indiquer que dans les pays qui ont connu un régime autoritaire comme la Corée du Sud et la Turquie, la transition du régime autoritaire vers un régime démocratique n'a été possible, selon les conditions historiques de chacun et sans violence extrême, que parce que le système économique était productif et non rentier», explique le conférencier. Il indique en outre que les économies gouvernées par un régime autoritaire seraient moins performantes et plus vulnérables aux chocs et crises internes et externes. «L'explication en serait que la liberté politique et la liberté économique allant plus ou moins nécessairement de pair, ignorer l'une ou l'autre fragiliserait tout régime basé sur un ''ordre social fermé''... Un pays politiquement fermé, dominé par un parti unique, ou s'appuyant sur des ersatz de partis plus ou moins instrumentalisés et marginalisés, et dans lequel il n'y a pas d'élections libres, de liberté d'association, de liberté d'opinion, de liberté d'entreprendre serait un pays où l'économie serait inévitablement verrouillée par des pratiques de ''rent seeking'' ou recherche de rentes, entretenues et favorisées par le développement plus ou moins systémique de la corruption sous toutes ses formes», note M. Goumeziane, en précisant que «dès lors qu'il n'y a pas de véritable concurrence politique, et encore moins d'alternance, les rentes dominent tous les autres revenus, ce qui annihile toute concurrence économique réelle et donc tout développement». Et de s'interroger : «Est-il normal, pour un pays pétrolier comme l'Algérie, de disposer d'un revenu moyen par habitant de quelque 7200 dollars quand un pays comme la Corée du Sud, ne disposant d'aucune ressource pétrolière, et aussi pauvre que l'Algérie en 1962, caracole aujourd'hui avec un revenu moyen par habitant de l'ordre de 27 000 dollars ? Est-il normal que la Chine ait multiplié ses revenus par trois en 20 ans quand l'Algérie ne les a multipliés que par 1,7 malgré l'embellie pétrolière ?» Smaïl Goumeziane estime que même dans le secteur pétrolier, principale ressource, si ce n'est l'unique, de l'Algérie on est loin de réaliser de grandes performances. Comparant Sonatrach aux deux géants mondiaux que sont Total et Samsung évoluant dans des système différents, M. Goumeziane estime que la compagnie nationale d'hydrocarbures n'a pas pu diversifier ses activités dans son propre espace et peine à devenir un géant économique au niveau national, encore moins à l'international. «Monopole par branche et faire-valoir financier oblige, par sa soumission au système rentier, même dans son propre secteur d'activité. Ce qui a conduit à la surexploitation des gisements et à la concentration de la recherche-développement sur le pétrole et le gaz. D'autant que depuis quelques années maintenant, la production de brut de Sonatrach ne représente plus que 50% de la production du brut du pays. Le reste étant le fait des sociétés internationales intervenant en Algérie...» L'économiste considère que «le système rentier est un système de régulation liberticide...». «Il est impératif d'envisager des alternatives économiques et politiques» La combinaison autoritarisme et système rentier est à la base, estime le conférencier, à la fois du mal-développement, de la crise politique et de la difficulté de sortir pacifiquement, démocratiquement et rapidement du gouffre. Pour en sortir, M. Goumeziane considère qu'«aucun statu quo ne fera l'affaire». «Le discours de ceux qui veulent maintenir le statu quo est au mieux celui du ''tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes''.» Un discours de plus en plus difficile à tenir face à la réalité. D'autres partisans du statu quo reconnaissent donc «que tout va mal, mais qu'il faut, quitte à procéder à quelques ravalements de façade, maintenir le cap car il n'y a pas d'alternative (sous entendu au système en place)». Or, le statu quo signifierait tout simplement la poursuite de la logique rentière à l'origine de tous les maux de la société algérienne. Pour le conférencier, il est impératif de «modifier en profondeur les choses et d'envisager des alternatives politiques et économiques, de façon pacifique et démocratique, afin de passer d'un «ordre social fermé'' à un ''ordre social ouvert''. Il faut donc, et de toute urgence, mettre un terme à cette logique rentière qui préside depuis trop longtemps au fonctionnement chaotique du système économique et politique national. Et pour cela mobiliser, au-delà des sempiternelles échéances électorales, et où qu'elles se trouvent - dans la société, dans les organisations économiques et syndicales, dans les partis politiques et dans les institutions de la république -, toutes les forces vives de la nation soucieuses de réhabiliter l'économie productive nationale dans le respect des libertés de chacun et de tous».  

El Watan

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