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La contagion ne se décrète pas

Les Algériens et Franco-Algériens rassemblés le 12 février place de la République n’avaient pas le moral. Comme un sentiment d’impuissance. Alors que dans le monde arabe, ils furent souvent les premiers à faire l’Histoire.

A Paris, la manifestation n'était pas interdite, l'accès non-bloqué, les forces de l'ordre plus discrètes et nettement moins nombreuses qu'à Alger. Pourtant, le nombre n'y était pas. Pas plus à Paris qu'à Alger. Environ 600 personnes contre 2.000 dans la ville blanche. 

«D'après Facebook, y aurait dû avoir un monde fou !», déplore Kahina. C'est un échec qui «renforce notre sentiment d'impuissance», ajoute cette jeune interprète franco-algérienne.

A quelques mètres, une autre jeune fille, voilée, un peu isolée est, elle, rayonnante. Intissar, une étudiante tunisienne, s'est enveloppée du drapeau de son pays et ne cache ni sa joie, ni sa fierté:

«Le regard des Français sur nous les Tunisiens est désormais complètement différent. A l'université, les étudiants et les professeurs sont venus me féliciter

Dans son sac, quelques bristols, collages et slogans célébrant la victoire tunisienne, qu'elle semble cependant ne pas oser sortir. Ici, l'heure n'est pas vraiment à la fête. Le contraste est frappant entre le bonheur d'Intissar et la mélancolie de Kahina.

Une pancarte annonce pourtant le programme: «Ben Ali game over, Bouteflika next». Mais le cœur n'y est décidément pas. «Il a suffi qu'un jeune marchand ambulant s'immole pour que tout bouge en Tunisie», précise Tayeb. «Chez nous, cinq Algériens se sont immolés sans que ça ne serve à rien».

Tous font à peu près le même diagnostic sur ce qui bloquerait le mouvement: un peuple désuni, l'opposition entre sensibilités kabyles —très représentées place de la République— et sensibilité arabes, le pouvoir qui joue des divisions partisanes, l'armée opposée au  peuple, l'intelligentsia laminée, une classe de nouveaux riches qui n'a guère envie de changement…

Mais surtout, surtout «cette "décennie noire" qu'on a traversée, les assassinats, la terreur, explique Ali, les gens en Algérie sont fatigués, ils ont payé dans le sang et si cher déjà.»

«En 54, la Tunisie et le Maroc ont commencé avant nous»

Dans les recoins de leur mémoire collective, les Algériens n'ont pourtant pas oublié qu'ils furent souvent leaders dans le monde arabe.

«En 54, la Tunisie et le Maroc ont commencé avant nous, mais c'est grâce  au soulèvement de l'Algérie que ces deux pays ont finalement pu signer des accords d'autonomie interne avec la France», rappelle Bachir, un ancien porteur de valises du FLN.

Indépendante, l'Algérie prend la tête des pays non-alignés, et fut un temps un modèle socialiste pour le Tiers-monde. Nombre de mouvements de libération avaient pignon sur rue à Alger. «Nous sommes un pays riche en pétrole et en gaz, ce qui aurait dû nous permettre de garder notre longueur d'avance», ajoute Rafah.

En 1988, la première révolution démocratique du monde arabe

«N'oublions pas non plus qu'en 1988, la première révolution démocratique du monde arabe a commencé en Algérie. Même si nous n'avons pas pu aller jusqu'au bout, nous avons eu notre réveil!», argue Shems, un informaticien parisien. Paradoxalement, même la guerre civile qui suivit l'interruption du processus électoral par l'armée, début janvier 1992, a maintenu l'Algérie à la une de l'actualité.

«Dialoguistes» et «éradicateurs» ont incarné deux attitudes dont la portée excédait largement le conflit algérien. «Nous n'avons pas cédé au Front islamique du Salut, ni à la charia», rappelle ainsi Amid, un universitaire menacé par les islamistes et qui a dû s'exiler en France en 1994.

Aujourd'hui, même l'opposition commune à «Boutef» (Abdelaziz Bouteflika, le président algérien) ne suffit pas à rassembler les Algériens. Le 12 février, on percevait chez ceux rassemblés place de République —d'où les jeunes Franco-Algériens des banlieues semblaient absents— quelque chose qui ressemblait à un sentiment d'impuissance et l'humiliation «d'être à la traîne de l'Egypte et de la Tunisie». Il ne manquerait plus que les Marocains s'y mettent!

Comme si les Algériens, tout en applaudissant les Tunisiens et les Egyptiens, se sentaient un peu dépossédés. Déçus de ne plus tenir le premier rôle.

Ariane Bonzon

Ariane Bonzon

Journaliste, spécialiste de politique étrangère. Elle a été en poste à Istanbul, Jérusalem et Johannesbourg. Vit et travaille actuellement entre la France et la Turquie. Dernier ouvrage paru: «Dialogue sur le tabou arménien», d'Ahmet Insel et Michel Marian, entretien d'Ariane Bonzon, ed. Liana Levi, 2009.

Ses derniers articles: Souvenons-nous de sa sortie de prison  Les rappeurs tunisiens ont une longueur d’avance  Les dons d'argent n'aident pas l'Afrique 

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