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Un panneau chinois à Bab Ezzouar (15 km d'Alger), le 5 août 2009. AFP PHOTO/FAYEZ NURELDINE
Un panneau chinois à Bab Ezzouar (15 km d'Alger), le 5 août 2009. AFP PHOTO/FAYEZ NURELDINE

En Algérie, les Chinois ne reposent pas en paix

De plus en plus nombreux en Algérie, les Chinois posent désormais un véritable problème spatial (et sociétal) au gouvernement: où va-t-on bien pouvoir les enterrer?

En Algérie, les Chinois travaillent, respirent, mangent, dorment, se reproduisent et meurent aussi. La forte communauté de main-d’œuvre importée suppose son lot d’accidents de travail et de morts, naturelles ou non. Question: où enterre-t-on un non-musulman alors même que les cimetières de Français sont «déménagés»?

Il y a quelques semaines, un journal algérien a rapporté l’information en bref, mais presque avec humour: un ouvrier chinois travaillant sur le site du chantier d’une prison est mort à Bejaïa (en Kabylie) et a été enterré, dans la discrétion, dans une sorte de ravin, en bordure d’un nouveau cimetière «local» et donc musulman.

La nouvelle avait fait polémique parmi les habitants de la ville, mais apparemment, il n’y avait pas d’autre solution. Mort et enterré, l'homme avait malgré lui baptisé l’endroit, désormais désigné par «le ravin du Chinois».

La raison de cette sépulture en catimini? Les dépouilles des Chinois coûtent trop cher à rapatrier, mais leur enterrement en Algérie commence à poser problème et à imposer l’idée d’un cimetière chinois. La sépulture met fin, symboliquement, à l’idée du provisoire avec laquelle les autorités essayent de justifier la présence de plus en plus massive des Chinois en Algérie.

Estimée à plus de 30.000 individus, la communauté chinoise a pris, en effet, quartier dans le pays, fait commerce, achète (par prête-noms) des fonds et des locaux et s’est adaptée à la vie nationale jusqu’à provoquer des tensions.

L’intégration est si totale qu’elle a même provoqué l’intérêt de l’ambassadeur américain, selon un câble de WikiLeaks rendu public au début du mois de septembre. «Seules les entreprises chinoises s’adaptent savamment au climat des affaires en Algérie», rapporte le câble. Selon le quotidien influent El Watan:

«La deuxième partie de ce document évoque d’ailleurs longuement la présence et l’influence de l’empire du milieu en Algérie. Le président de la Chambre de commerce américaine a souligné que les Chinois "importent" des milliers de travailleurs pour pouvoir répondre aux délais "irréalistes" exigés par les pouvoirs publics algériens».

La note de l’ambassadeur rendue publique explique que les Chinois «ne s’embarrassent pas de scrupules pour verser des pots-de-vin aux agents de l’administration afin d’accélérer la délivrance de documents».

Ne restait que le «détail» du décès à régler. Avec autant de migrants chinois, la question devait tôt ou tard être traitée de manière officielle, brisant un tabou instauré depuis l’indépendance: le malaise à accepter d’autres cimetières d’étrangers dans un pays où les morts sont des martyrs et les vivants tous musulmans, selon la règle.

Briser un tabou algérien

La dernière trace des origines et des histoires plurielles de l’Algérie était justement les cimetières, français et juifs. Le recouvrement du territoire par l’indépendance, en 62, supposait aussi une nationalisation de ses sous-sols —ceux du pétrole et des sépultures.

On comprend que, malgré sa facture sur un virtuel tourisme de la mémoire dont l’Algérie aurait pu tirer bénéfice, la nouvelle annoncée en 2003 par le président français Jacques Chirac, en visite officielle en Algérie, sur le regroupement des cimetières français, avait été accueillie presque avec soulagement.

Car ces cimetières, on ne savait qu’en faire. On ne savait pas comment les entretenir, ni avec quel argent, ni sous quel prétexte. Leur dégradation continuelle pesait même lourdement sur les rapports entre les deux pays et illustraient la blessure encore ouverte de leur histoire commune. Le passif se devait d’être réglé dans le consensus et allait coûter, pour commencer, 1,4 million d'euros.

Côté algérien, on récupérait non seulement une dernière parcelle de «souveraineté», mais aussi des assiettes de terrains de haute valeur avec, en bonus symbolique, une page définitivement tournée sur la présence étrangère dans nos «au-delàs» immédiats.

Le seul détail qui n’a pas été pris en compte dans cette vision de l’histoire algérienne «pure» est que tous les étrangers pouvaient venir en nombre en Algérie, y vivre et y mourir, et qu’il faudrait alors trouver des endroits pour leur repos éternel. C’est d’Oran que viendra la nouvelle de la remise en cause du nationalisme par les cimetières.

Des cimetières pour tous

Pourquoi Oran? Apparemment, la raison est à chercher dans les statistiques. Les chantiers chinois et leurs entreprises ou camps de vie sont plus nombreux à l’ouest de l’Algérie. Le nombre de travailleurs chinois dans la région supposait donc un nombre de décès proportionnel.

Le rapatriement étant hors de prix pour les comptables des entreprises chinoises, l’idée d’un cimetière bouddhiste sur l’espace même dégagé par le regroupement des sépultures françaises a fait son chemin. C’est, du moins, ce qu’a annoncé il y a quelques jours le responsable des pompes funèbres à Oran.

L’information est publiée comme un banal fait divers mais, signe de son impact, elle sera reprise en boucle par les internautes. Les détails?

«Une fiche technique pour la création d'un nouveau cimetière chinois sur une superficie de 500 m², récupérée après l'achèvement des travaux de regroupement d'une partie des sépultures du cimetière chrétien d'El Hamri [ancien quartier d’Oran], connu aussi sous le nom de "Tamasouët", a été adressée à la wilaya. Nous attendons l'arrêté de création pour commencer les inhumations», raconte le responsable des pompes funèbres à Oran.

Il explique simplement et sans se soucier des a priori idéologiques que c’est une question de mathématiques: «Il existe une forte communauté chinoise à Oran. Le rapatriement des corps par voie aérienne en Chine coûte très cher», donc il leur faut un cimetière attitré. Pour preuve, une anecdote: la régie communale avait consacré un carré du cimetière chrétien pour enterrer 21 Chinois décédés dans des accidents de travail, «mais actuellement, ce cimetière est saturé».

Des indices sur le recul de la «présence française» en Algérie et l’âge d’or des Chinois dans ce pays sont donc aussi à récolter grâce au nombre de sépultures, et pas seulement via les investissements ou la coopération. Même morts, les Français sont aujourd'hui de moins en moins nombreux dans le pays. Et avec une présence chinoise plus massive, on devine que les demandes pour des cimetières bouddhistes vont augmenter partout en Algérie. Et pour ce faire, les assiettes foncières des cimetières chrétiens récupérés sont donc toutes indiquées et constituent une sorte de solution idéale.

Selon les statistiques du consulat français à Oran, 22 cimetières sont concernés par ce regroupement dans la ville, lancé depuis quelques années déjà. On apprend aussi que le site où va être installé le cimetière chinois, le cimetière Tamashouet d’Oran, est la plus grande nécropole d’Algérie: elle s’étendait à l’origine sur 18 hectares.

«Dans le cadre de cette opération, ce sont 7.140 sépultures correspondant à 48 carrés, soit à peu près la moitié de la superficie du cimetière, dont les restes mortels ont été exhumés, puis transférés dans plusieurs grands ossuaires construits au centre du cimetière», précise le site du consulat, ajoutant qu’au cours de l’année 2010, les regroupements se sont poursuivis dans les wilayas de l’ouest, avec une dépense globale de 600.000 euros.

«Les regroupements de cimetières devraient se poursuivre à partir de 2011, en fonction des budgets qui pourront être dégagés par l’Etat français», précise-t-on.

L’opération de regroupement des sépultures n’a pas fait que des heureux, on s’en souvient. La réaction des pieds-noirs ou de leurs proches ne s’est pas faite attendre, contre ce que certains considéraient comme un dernier déracinement. Il existerait 523 cimetières avec des tombes de français juifs ou chrétiens, au nombre de 210.000 sépultures, selon des statistiques rendues publiques. Et l'on peut, en effet, deviner le poids de la population concernée par cette opération.

Le regroupement avait, bien sûr, pour solution alternative le rapatriement (aux frais des familles) des dépouilles dans un délai de quatre mois à compter de juin 2011, mais cela restait hors de portée —ou de propos— pour certains.

L’opération continue cependant et pour cette année justement, le ministère français des Affaires étrangères vient de décider de faire regrouper 135 petits cimetières français en Algérie dans 22 nécropoles du pays. Des financements (près de 350.000 euros en 2007) sont consacrés pour la réhabilitation de ces cimetières qui ne cessent de se dégrader. Mais cela ne stoppe pas le «reflux».

Aux premiers jours de l’indépendance, le FLN, le parti du président Bouteflika, avait proposé aux pieds-noirs une étrange solution au problème: le cercueil ou la valise.

Et les Chinois, aujourd'hui? Et bien même morts, ils gagnent du terrain.

Kamel Daoud

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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