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Mohamed Morsi: son procès est-il joué d’avance?

Le procès du président déchu Mohamed Morsi doit s'ouvrir lundi 4 novembre. Quels sont les enjeux de cette première audience hautement politique? Des éléments de réponse avec le chercheur Clément Steuer.

Partisans des Fréres musulmans, au Caire, 1er novembre 2013; REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Pour la première audience, la confrérie sera quasiment au complet. Le 30 octobre dernier, Essam al-Arian, numéro deux du parti de la Liberté et de la Justice, vitrine politique des Frères musulmans, a été interpellé dans une banlieue bourgeoise du Caire. Il sera donc, lui aussi, sur le banc des accusés aux côtés du chef d’Etat destitué, Mohamed Morsi, dont le procès doit s'ouvrir lundi 4 novembre. Une perspective attendue depuis plusieurs semaines par le gouvernement intérimaire mis en place par l'armée au lendemain de la destitution du président islamiste le 3 juillet dernier.

Légitimer a posteriori

Après plusieurs mois de lutte viscérale contre les Frères musulmans, présentés comme des terroristes, l'armée et le gouvernement misent sur un procès accablant. Sa tenue justifierait aux yeux de la communauté internationale, des milliers d'arrestations, des centaines de morts en août dernier lors de la dispersion des sit-in de Raba’a al-Adawiya et Nahda au Caire, la dissolution de l'association et le gel de ses avoirs. Comme souvent lorsqu'il s'agit de transition politique, il faut rapidement tourner la page et montrer que le processus n'est pas dénué de justice. Comme le souligne le chercheur en science politique Clément Steuer «donner une base légale au coup de force est une très vieille tradition en Egypte et ce, depuis 1919 et les révoltes populaires qui ont suivi l'arrestation du nationaliste Saad Zaghloul.»

Or cette étape n'est pas sans risque: si Mohamed Morsi est physiquement présent dans la salle d'audience, ce sera sa première apparition depuis quatre mois. Cela pourrait galvaniser ses partisans qui ont déjà prévu de manifester en masse. Depuis début octobre, la confrérie montre que sa capacité de mobilisation est certes fortement diminuée, mais suffisante pour déstabiliser le pouvoir intérimaire. En réponse à l'arrestation du dirigeant de la confrérie Essam al-Erian, des étudiants partisans de la confrérie ont séquestré le président de l'université islamique de la mosquée al-Azhar, dont le Cheikh, Ahmed al-Tayyeb, avait soutenu la destitution de Mohamed Morsi. Par delà la mobilisation, le procès offrirait une tribune pour la confrérie, dont le point de vue est inexistant dans les médias publics et privés acquis à la cause de l'armée.

Un procès joué d'avance?

Mais Mohamed al-Damati, l'un des avocats de la confrérie, prédit un jugement inéquitable. De nombreux partisans dénoncent avant même l'ouverture du procès une justice des vainqueurs teintée de vengeance politique. Pour le chercheur Clément Steuer le fait que les juges soient unanimement opposés aux islamistes ne veut pas forcément dire qu'ils sont inféodés à l'armée. Le président déchu, ainsi que 14 autres membres de la Confrérie, sont accusés d'incitation au meurtre lors des manifestations qui avaient éclaté devant le palais présidentiel en décembre 2012. Or la première audience aurait pu être dédiée à l'affaire de la prison de Wadi Natrun de laquelle 34 membres des Frères musulmans, dont le président Morsi, se sont évadés pendant les mouvements de révoltes de janvier 2011. Selon une enquête menée par des journalistes de l'agence Reuters, 200  policiers seraient morts au cours de l'évasion.

« Commencer par cette affaire serait une manière de légitimer le régime Moubarak, analyse Clément Steuer. Or ce n'est pas le cas : le président déchu et les 14 membres devront répondre de la mort de manifestants devant le palais présidentiel. Leur condamnation ferait alors jurisprudence et pourrait même avoir des conséquences sur le procès d'Hosni Moubarak. Pour la première fois, un président élu serait condamné pour ses crimes. »

Les failles

Les autorités craignent une nouvelle flambée de violences à l'occasion de cette journée dont les retombées pourraient être plus grandes que celle du procès d'Hosni Moubarak. Selon l'agence AP, 20 000 policiers seront mobilisés pour assurer la sécurité de la première audience qui se tiendra à l’académie de police proche de la prison de Tora. En jeu, la sécurité du pays. Se répètent depuis plusieurs mois des récits d'attaques meurtrières contre des postes de police ou des soldats dans le Sinaï. Lundi dernier, trois policiers égyptiens ont été tués dans l’attaque d’un poste de contrôle à Mansoura, dans le delta du Nil. Affaibli par une instabilité chronique, le pouvoir intérimaire l'est aussi par les failles qui sont en train de se dessiner au sein du camp libéral qui avait soutenu le coup d'Etat contre les Frères musulmans. Depuis plusieurs semaines, des critiques s'élèvent contre les dérives autoritaires de l'armée et de sa coqueluche le général Abdel Fatah al-Sisi.

«Le procès peut être l'occasion d'un rapprochement entre les Frères musulmans et cette frange des Libéraux. La loi contre les manifestations ou même la censure dont fait l'objet le présentateur satirique Bassem Youssef créent des dissensions évidentes», avance Clément Steuer.

En attendant l'apparition publique du président Morsi (si elle a lieu), certains préfèrent parier sur le report du procès. Une pratique courante.

Nadéra Bouazza

 

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