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Le chanteur Youssou Ndour, mai 2010, à Dakar. AFP/MOUSSA SOW
Le chanteur Youssou Ndour, mai 2010, à Dakar. AFP/MOUSSA SOW

Youssou Ndour fait-il un bon ministre?

Le chanteur Youssou Ndour exerce une influence croissante sur les débats politiques.

Mise à jour du 30 octobre 2012: Macky Sall vient de procéder à un remaniement ministériel après sept mois de gestion. Youssou Ndour a été amputé du ministère de la Culture et se retrouve avec le portefeuille de ministre du tourisme et des loisirs.

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A l’entrée du Thiossane, la boîte de nuit de Youssou Ndour, située dans le quartier Grand-Dakar, la foule des grands jours se rassemble: ce soir, «Youssou» est là. Alors forcément, le Thiossane fait salle comble. A partir de minuit, les fans font la queue, dans une ambiance surchauffée ils attendent patiemment la venue de la star. A deux heures du matin, il arrive enfin. Les fans ont attendu patiemment.

«C’est l’heure normale pour commencer des concerts au Sénégal. A Dakar, si tu débarques dans les boîtes à minuit, il n’y a personne. Ici, ça commence vraiment à chauffer à partir de 2 heures», constate Astou, une jeune habituée des lieux.

Elle est venue avec ses copines. Comme beaucoup de Sénégalaises, elle aime bien ces sorties entre filles, qui permettent de danser toute la nuit.

Si les Sénégalais se déplacent en masse pour assister à ces concerts, ce n’est pas pour rester assis sur leur chaise. Ils dansent sur le rythme du mbalax, celui qui fait le succès de la «voix d’or de la Médina» depuis plus de trente ans. Le plus étonnant, c’est qu’il fait danser les adolescentes, après avoir fait virevolter leurs mères et parfois leurs grands-mères. Sa capacité de séduction du public sénégalais ne semble pas érodée. Né en 1959, il chante depuis l’adolescence.

Au Thiossane, l’ambiance n’a rien à voir avec celle d’un concert parisien de «Youssou» à l’Olympia ou même à Bercy. Ici, le public connaît par cœur ses chansons et reprend tous les refrains en wolof.

L'empire Youssou Ndour

Le concert est retransmis sur la télévision de Youssou Ndour, la TFM (une chaîne qui a vu le jour il y a un an), dans l’émission bien nommée Dakar ne dort pas. Et c’est vrai que la capitale sénégalaise donne l’impression de ne jamais fermer les yeux. Sur la corniche, aux Almadies, un quartier résidentiel, à cinq heures du matin il y a encore des… embouteillages. Des sorties de boîtes qui se prolongent. Le temps de l’été, les Sénégalais de la diaspora de New York ou de Paris retrouvent leurs cousins de Dakar.

A la sortie du Thiossane, des Dakarois m’expliquent que TFM est désormais leur chaîne préférée. Pourquoi? Est-elle meilleure que les autres?

Pas vraiment, reconnaissent-ils. Elle ressemble beaucoup aux autres télévisions privées. Des émissions d’analyse à n’en plus finir sur les combats de lutte, par exemple. Mais ils la regardent avant tout parce que c’est la chaîne de Youssou Ndour, me confie l’un d’eux.

«Sa chaîne gagne du terrain. Tout ce qu’il touche, il le transforme en or», s’enthousiasme un autre fan de Youssou.

N’est-ce pas un peu exagéré? Pourquoi une telle confiance? Il est vrai que les médias du musicien connaissent un grand succès, au point que d’aucuns l’ont surnommé le «citizen Kane» de Dakar.

Sa radio RFM serait, selon des études d’audience récentes, la plus écoutée du pays. Tandis que son quotidien L’Observateur est le plus vendu du Sénégal, avec un tirage de plus de 60.000 exemplaires. Une belle performance dans ce pays de 12 millions d’habitants. Il est vrai que ce journal sait coller aux préoccupations des Dakarois: faits divers, lutte, football et politique y figurent en bonne place. Youssou Ndour possède le plus important groupe médiatique du Sénégal. Il affirme désormais que TFM, sa chaîne de télévision, est la plus regardée.

Influent, mais consensuel

Avec sa musique et ses médias, le chanteur devient de plus en plus incontournable. Ses récentes critiques à l’égard du président Abdoulaye Wade ont suscité un large écho. Après les manifestations du 23 juin, il avait demandé au chef de l’Etat de se retirer, et de ne pas se présenter à la présidentielle de 2012.

Dès 2010, il a lancé le mouvement «Fekke ma ci bolé» (littéralement, «Je suis témoin donc je m’implique» en wolof). Il s’inquiète ouvertement des lendemains incertains que peut connaître son pays à l’approche de la présidentielle:

«Je ne laisserai pas la situation de mon pays, que je n’ai pas quitté pour d’autres destinations, se détériorer. J’ai toujours cru en lui. L’avenir confirmera le respect et l’attachement que j’ai pour notre pays et notre peuple. Je jouerai ma partition».

Plus qu’un simple chanteur, Youssou Ndour est l’un des hommes les plus influents du pays. Il suscite fréquemment l’admiration. Même si les Sénégalais lui font parfois un reproche: celui d’être dur en affaires.

«Mais en même temps, pour bâtir autant de business au Sénégal en aussi peu de temps, il faut être déterminé. Impossible d’être un enfant de cœur», souligne Alassane, qui a longtemps travaillé pour lui.

D’autres employés de Youssou Ndour lui reprochent d’avoir une gestion trop informelle de ses business, qui n’est plus adaptée à la «taille de son empire». Malgré tout, il reste très populaire. Partout on entend sa musique. De la Casamance, dans le sud, à Saint-Louis, dans le nord, en passant par le Sine Saloum.

«Sa musique est devenue la bande-son du Sénégal», constate un Occidental qui a sillonné le pays.

Assis près du pont Faidherbe à Saint-Louis, j’entends encore le rythme entêtant de son mbalax: il est devenu indissociable du Sénégal. Tout comme a pu l’être l’afrobeat de Fela pendant des décennies au Nigeria. Avec une différence de taille: Fela est plus l’homme dans lequel se reconnaissaient les ennemis du régime militaire, les révoltés et les rebelles à l’autorité de l’Etat.

Youssou Ndour a cherché et réussi à être plus consensuel. Est-ce seulement du fait de son talent?

«C’est aussi parce que les Sénégalais se reconnaissent en lui. Tout comme eux, il aime la culture et le business. Il est ouvert sur le monde. Youssou Ndour, c’est le miroir dans lequel les Sénégalais aiment à se regarder», explique Aïcha, une étudiante à l’université de Dakar et l’une de ses innombrables fans.

Il est vrai que l’homme est un symbole auquel nombre de Sénégalais peuvent s’identifier. Issu des milieux populaires du quartier Médina à Dakar, il s’est imposé au niveau international. Désormais, il est à l’aise en français et en anglais, alors qu’il a quitté l’école très jeune (dès le cours élémentaire) pour devenir chanteur, marchant ainsi sur les traces des griots, caste dont sa mère est issue.

L’enfant de la Médina est ouvert sur l’Occident, comme sur le monde arabo-musulman, comme en témoigne sa discographie. Il passe allègrement d’un album tourné vers le monde arabe (Egypte, 2004) à un autre d’influence reggae (Dakar Kingston,2010). Dans le même temps, il reste fidèle au mbalax et au wolof. Un peu à l’image de bien des Sénégalais, il est cosmopolite, tourné vers le monde, tout en conservant une culture locale extrêmement forte.

Une menace pour le régime Wade?

Alors, quand il prend ses distances avec Wade, les caciques du régime s’inquiètent. Ses récentes prises de position critiques lui ont valu d’être convoqué à la présidence. Après qu’il a demandé le retrait de la candidature de Wade, le fisc s’est penché sur ses affaires. Les comptes de Youssou Ndour Head Office et Xippi, son studio, ont été bloqués. Le fisc lui réclame 100 millions de francs CFA (1,5 million d’euros).

De là à voir une vengeance du régime, il n’y a qu’un pas que beaucoup de Sénégalais n’ont pas hésité à franchir. Même s’il s’est toujours défendu d’avoir des ambitions politiques, Youssou Ndour commence à faire peur au régime. Son influence est telle que lors de la prochaine présidentielle, il pourrait bien être l’un de ceux qui vont donner le «la». En politique aussi, l’enfant de la Médina connaît la musique quand il s’agit de mener la danse.

Pierre Cherruau

 

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Pierre Cherruau

Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

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