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-Reporter à Radio-Canada, vous vous êtes illustrée particulièrement par vos enquêtes sur le groupe SNC-Lavalin et ses affaires en or en Afrique du Nord. Après un premier jet, une première enquête il y a deux ans, vous revenez avec cette enquête intitulée «SNC-Lavalin en Algérie : service secret» diffusée vendredi dernier où vous corroborez, entre autres, l'existence de ce que vous appelez le «système Lavalin» à l'international pour s'adjuger, par pots-de-vin interposés, de gros marchés. Quel effet votre enquête a-t-elle produit auprès de l'opinion canadienne et quelles ont été les premières réactions (officielles) ? Il n'y a pas eu de réaction officielle au Canada de la part de SNC-Lavalin. La firme d'ingénierie canadienne a plutôt choisi de réagir dans les journaux algériens ! Je remarque que dans la «réponse» diffusée chez vous, SNC-Lavalin ne réfute pas les informations révélées par notre enquête ; elle affirme que nous avons fait référence à une histoire obsolète dont une des personnes impliquées ne fait plus partie du groupe depuis 22 ans. Or cette personne, Bernard Lamarre, a été un des fondateurs de la firme d'ingénierie. Et si nous eu effectué une entrevue avec lui, c'est qu'il était responsable de la firme lorsque le chantier du sanctuaire des Martyrs a été négocié et réalisé en 1981. Nous sommes revenus sur ce projet car plusieurs sources nous indiquaient que des pots-de-vin auraient été versés à ce moment-là. Une pratique donc qui ne serait pas récente chez SNC-Lavalin et qui n'est pas que le fait d'une seule personne, comme le laisse souvent entendre la firme, en montrant du doigt Riadh Ben Aïssa, un ex-vice-président de la firme, qui est actuellement sous les verrous en Suisse. Nous sommes revenus aussi sur des dossiers plus récents : barrage de Taksebt, centrale Hadjret Nouss et nous avons découvert l'implication d'une autre personne, Sami Bebawi, un ancien vice-président de SNC-Lavalin. Je remarque aussi que la firme insiste sur le fait qu'elle «préfère perdre un contrat plutôt que de payer quelqu'un pour l'avoir». Or, SNC-Lavalin avait aussi un code d'éthique auparavant, ce qui ne semble pas avoir empêché la corruption. Je souligne aussi que la loi canadienne interdit de payer des pots-de-vin ou des commissions à l'étranger. Trois (ex) employés de SNC-Lavalin sont actuellement accusés au Canada en vertu de cette loi. Je crois toutefois qu'il y aura sous peu de nouveaux développements dans l'histoire. -SNC-Lavalin fait partie de ce groupe très select des compagnies étrangères choyées par les dirigeants algériens. En dix ans, elle aurait obtenu l'équivalent de 4 milliards de dollars de marchés. SNC-Lavalin obtenait 90% des marchés pour lesquels elle soumissionnait. Un record comparé à la «norme» de 10% admise dans ce registre. Dans le projet du barrage Taksebt (750 millions de dollars), il a été dévoilé (au Québec) que des entreprises associées de SNC-Lavalin, celles de Tony Accurso, avaient émis l'équivalent de 2 millions de dollars de fausses factures, toutes attribuées à ce projet. Vous rapportez aussi les dénonciations d'employés de Lavalin qui évoquent quelque 10 millions de dollars de «dépenses injustifiées» endossées également au projet Taksebt. Il est question, entre autres, d'achat de voitures de luxe livrées à l'étranger à des Algériens. Pouvez-vous être plus explicite sur ce dernier élément ainsi que sur le rôle des entreprises de Tony Accurso dans la mise en place de ce système de corruption ? Dans le dossier Taksebt, nous ne pouvons pas lier Tony Accurso au système de pots-de-vin. Il est poursuivi par le gouvernement du Québec pour fausses factures et pour avoir déclaré de fausses dépenses pour échapper au fisc. Mais Tony Accurso est un homme d'affaires très connu ici. Il détenait, jusqu'à tout dernièrement, d'importantes entreprises de construction. Depuis, il les a vendues à ses deux fils. Il est lié à des scandales de collusion et de corruption, ici au Canada. Mais cette fois, Revenu Québec (service des impôts) le lie au projet Taksebt alors qu'il était partenaire de SNC-Lavalin. Concernant les voitures de luxe, je n'ai pas plus d'informations sur le sujet. -Entre autres témoignages, vous rapportez les déclarations de Claudio Gatti (journaliste italien) qui a affirmé que SNC-Lavalin a payé autant que la compagnie ENI à Farid Bedjaoui (présumé intermédiaire et homme de main de Chakib Khelil) pour «sécuriser» des contrats. Des commissions versées notamment sur les comptes (aux îles Vierges) de sociétés-écrans établies en Suisse et appartenant à Bedjaoui. Les autorités judiciaires canadiennes s'intéressent-elles à ces transactions et au profil de Bedjaoui, à qui ont attribue des biens et une fortune au Canada ? Il ne semble pas que la justice canadienne s'intéresse, pour le moment, à Farid Bedjaoui. Par contre, elle s'intéresse beaucoup à Sami Bebawi. -SNC-Lavalin n'a officiellement admis aucun lien professionnel ou commercial avec Farid Bedjaoui et ses sociétés dites écrans. Existe-il des preuves de collusion entre les deux ? SNC-Lavalin reconnaît avoir donné un contrat en sous-traitance à Farid Bedjaoui et à sa compagnie OGEC au chantier de Rhourde Nouss. La firme n'a pas voulu infirmer ni confirmer d'autres contrats qui auraient pu être signés avec Farid Bedjaoui. Pour cette enquête, nous collaborons avec le journaliste italien Claudio Gatti, et aussi avec un journaliste suisse, Yves Steiner. C'est ainsi que, grâce à cette collaboration, nous avons pu trouver les sociétés-écrans de Farid Bedjaoui, incorporées aux îles Vierges britanniques, mais dont les comptes se trouvent en Suisse, qui ont servi à cacher des millions de dollars. Selon les sources de Claudio Gatti, SNC-Lavalin lui aurait versé autant d'argent qu'ENI. -Dernière question : pensez-vous que la justice canadienne saura transcender la «raison d'Etat» et rendre justice à ces peuples du Sud spoliés de leurs richesses, quitte pour ce faire à hypothéquer les intérêts d'une grosse compagnie comme SNC-Lavalin et, par delà, compromettre même les intérêts du Canada ? Difficile pour moi de commenter.

El Watan

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