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Prière à Benghazi, Libye, le 19 août 2011. REUTERS/Esam Al-Fetori
Prière à Benghazi, Libye, le 19 août 2011. REUTERS/Esam Al-Fetori

Une nouvelle Libye pas trop laïque

Malgré leurs déclarations au printemps en faveur de l'instauration d'un régime civil, le CNT vient de confirmer que la loi islamique serait la principale source de législation en Libye.

L’information ne surprendra (et ne dérangera) que les naïfs et les intrigants, pour qui il existe en Libye un courant politique d’envergure se réclamant de la laïcité à la française. Mardi 13 septembre, le président du Conseil national de transition (CNT) Mustafa Abdel Jalil a mis les choses au point. Il a ainsi confirmé que l’islam serait la principale source de législation dans la Libye post-Kadhafi.

Dans le même temps, sur Al Jazeera et d’autres chaînes satellitaires arabes, plusieurs responsables du CNT ont adopté le même discours, expliquant que la Charia (la loi islamique) servirait de base à l’élaboration des nouveaux textes fondamentaux et qu’il était hors de question de mettre en place une séparation du religieux et du politique.

Déjà, en août dernier, le CNT avait rédigé une ébauche de Constitution où était rappelé le caractère «arabe et musulman» du peuple libyen. Ce texte (PDF), mis en ligne par l’hebdomadaire français L’Express, affirme que la Libye «est un État démocratique indépendant où tous les pouvoirs dépendent du peuple. Tripoli est la capitale, l’Islam est la religion, la Charia Islamique est la source principale de la législation».

Une marge de manœuvre étroite pour le CNT

On est donc loin des déclarations volontaristes —et surprenantes, pour qui connaît un peu la réalité de la société libyenne— à propos de la mise en place d’un régime civil, voire laïque, comme l’ont promis quelques émissaires du CNT lors de leurs multiples visites à Paris au printemps dernier.

On le sait, les islamistes sont une composante importante de la rébellion contre Kadhafi et on voit mal les nouvelles autorités du pays ne pas tenir compte de cette réalité. Dans le même temps, le CNT doit aussi composer avec ses alliés. C’est pourquoi Mustafa Abdel Jalil a insisté sur le caractère «modéré» de l’islam en Libye et sur le refus des autorités de transition de toute «idéologie extrémiste de droite ou de gauche».

Il n’est pas sûr que cela contente les partenaires occidentaux —d’aucuns disent les parrains— du CNT. À New York, les Nations unies, qui examinent à la loupe les ébauches de textes constitutionnels et législatifs transmis par Tripoli, ont pressé les nouvelles autorités libyennes de placer davantage de femmes à des postes-clés et de donner plus de poids à l'égalité entre les sexes dans la future Constitution.

«C’est une situation très compliquée pour le CNT, relève un diplomate tunisien. Il ne peut ignorer la réalité sociologique d’un peuple libyen très conservateur, comme le montre le fait que la rébellion n’avait aucun visage féminin. Mais, dans le même temps, il a promis à ses alliés la modernisation du pays. Sa marge de manœuvre est étroite, mais je pense que les Occidentaux vont devoir revoir leurs exigences et accepter l’instauration d’un régime où l’islam reste incontournable en tant que source législative».

Dans les faits, l’Occident s’accommode déjà d’une telle situation dans nombre de pays musulmans dits «amis». C’est le cas pour le Qatar, en pointe dans la guerre contre Kadhafi, mais aussi pour l’Arabie saoudite et la majorité des pétromonarchies du Golfe, où la Charia est incontournable.

Mais il est indéniable qu’une Libye à la Constitution par trop conservatrice constitue un risque politique à court terme pour au moins deux dirigeants occidentaux. Bientôt engagés dans la campagne pour leur réélection, ni Nicolas Sarkozy ni Barack Obama n’ont envie de se voir reprocher d’avoir contribué à l’émergence d’un régime islamiste en Libye (déjà, aux États-Unis, plusieurs voix se sont élevées au sein de l’aile droite du parti républicain pour reprocher à Obama d’avoir «offert» la Libye à al-Qaida).

Cela explique pourquoi les pressions occidentales vont se maintenir sur le CNT pour que ce dernier mette en place des institutions répondant à un minimum de sécularisation.

Les berbéristes vent debout contre le CNT

Mais il n’y a pas que ceux qui espéraient voir naître une Libye laïque qui risquent d’être déçus. Dans son projet constitutionnel, le CNT stipule que le futur État libyen aura pour langue officielle l’arabe. Certes, les droits linguistiques et culturels des Amazighs (les Berbères) mais aussi des Toubous et des Touaregs seraient garantis, mais cela ne remettra pas en cause la primauté de l’arabe.

Une option jugée inacceptable par les mouvements berbéristes qui activent au Maghreb, mais aussi en Europe et plus particulièrement en France. Pour nombre d’entre eux, la victoire contre Kadhafi est d’abord le fait de tribus berbérophones et il serait anormal que ces dernières n’obtiennent pas une plus grande place dans la Libye de demain, avec notamment une reconnaissance du berbère comme langue officielle.

«La déclaration constitutionnelle du CNT de Moustapha Abdeljalil pose les jalons d’une république islamique, note même le site berbériste francophone Tamazgha.fr. Cela est synonyme de la définitive éradication de l’amazighité. Inutile d’insister alors sur le pourquoi de l’acharnement avec lequel ce projet doit être combattu. Il faut barrer la route à ses porteurs avant qu’il ne soit trop tard!».

Après la bataille contre Kadhafi, le CNT va devoir faire face à une tâche qui risque d’être bien plus périlleuse, puisqu’elle consistera à définir dans les textes l’identité de la nouvelle Libye…

Akram Belkaïd

 

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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