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Tartufferie occidentale

Il y a quelques années, le maire d'un petit village du Québec - 300 habitants, aucun étranger - promulga un arrêté interdisant la lapidation des femmes. Un journaliste s'étonna : il n'y avait dans ce village aucun musulman, et s'il y en avait eu un, pourquoi le suspecter a priori de maltraiter sa femme ? «J'aime la manière dont nous vivons ici, se contenta de répondre le maire, et je ne veux pas qu'elle change.» Délire d'un paranoïaque ? Nullement. Ou alors, du Canada aux Etats-Unis, de la Norvège au Danemark, de la Belgique à la France, des pays d'Europe à tous ceux où «les Blancs» font la loi, ils sont tous paranoïaques, tous atteints par cette «hystérie galopante» qui les saisit dès qu'ils ont affaire à des musulmans. C'est ce que montre dans un brillant essai, La chasse aux Musulmans,(1) Sherene H. Razack, une sociologue canadienne, professeur à l'université de Toronto. Le «dangereux» musulman, la musulmane «en péril» et l'Européen «civilisé» : trois figures emblématiques que les Occidentaux mettent en scène pour illustrer la fable qu'ils se sont inventée -- celle d'une grande famille de nations chrétiennes obligées d'utiliser la force pour se protéger de la «menace» que représentent les musulmans. Si cet essai rappelle les innombrables mesures de répression qu'ils subissent de la part des Occidentaux -- surveillance permanente, arrestations arbitraires, torture, assignation à résidence dans des camps, emprisonnement, discriminations à l'emploi...-- son mérite est ailleurs : dans l'analyse des causes d'un pareil traitement et des avantages que les Occidentaux en retirent. La «justification» qu'ils donnent de leur conduite à l'égard des musulmans réside dans la nature qu'ils leur prêtent. D'où le terme de «pensée raciale», que l'auteure utilise pour qualifier leur attitude et qu'elle estime plus riche que le terme de racisme. La «pensée raciale» englobe, en effet, toutes les caractéristiques -- immuables -- qu'elle prête  aux musulmans : des êtres par nature fanatiques, irrationnels, violents et misogynes. D'où la nécessité de les soumettre à des contrôles permanents : étrangers à la modernité, hostiles à ses valeurs, mariant leurs filles de force, voilant leur femme, ils sont dangereux. Répliquer aux Occidentaux que ce jugement est un jugement de haine, que cette «nature» qu'ils prêtent aux musulmans est un fantasme ne servirait évidemment à rien. Car la «pensée raciale» présente, pour ceux qui la propagent, de nombreux bénéfices : en accablant les musulmans, elle purifie les Occidentaux de leurs tares ; en noircissant les uns, elle blanchit les autres ; en traitant les uns de primitifs», elle permet aux autres de se croire civilisés. Sherene Razak retourne le portrait, ou le met à l'endroit, et nous invite à voir, dans la description que les Occidentaux font des musulmans, leur propre image. Prétendre que les musulmans sont des êtres frustes, qu'ils maltraitent les femmes, jouent du couteau..., c'est une façon d'exorciser leur collectivité de caractéristiques qui y sont largement présentes. Affirmer que les musulmans sont misogynes permet de s'aveugler sur la misogynie de sa propre société ; les soupçonner d'être des violeurs potentiels, c'est oublier que dans son propre pays les viols n'ont rien d'exceptionnel, qu'en France par exemple on en décompte 108 quotidiennement et que tous les trois jours une femme meurt sous les coups de son mari.(2) Faire de la violence un trait «naturel» des musulmans, c'est ne pas voir les multiples violences que les «civilisés» leur font subir -- violence d'une école qui en majorité les rejette, violence du chômage et des logements misérables, violence de salaires au rabais, violence des frontières qui se ferment. Plaindre ces musulmanes obligées de se voiler permet à une Occidentale de se croire «moderne», «civilisée», même si le soir, en rentrant, son mari l'injurie ou la gifle parce que le repas n'est pas prêt. Déplorer que tant d'adolescentes musulmanes soient interdites de sortie évite de s'interroger sur le laxisme dont on fait preuve à l'égard de ses filles et s'indigner de la présence, au pied de son immeuble, de jeunes beurs vendeurs de drogue, permet de ne pas remarquer la démarche incertaine de son fils au retour d'une soirée. Faut-il souligner, enfin, que même la défense d'une laïcité pure et dure évite à bien des Occidentaux de constater à quel point, dans leur pays, cette laïcité est problématique ou en danger : contestation par les églises de la légalisation de l'avortement et du mariage pour tous, agressions contre les cliniques qui ne tiennent pas compte des «avertissements» des intégristes catholiques, survivance du Concordat napoléonien dans deux départements français, l'Alsace-Moselle, où l'Eglise gère les écoles à égalité avec le pouvoir civil, qui prend à sa charge le salaire des prêtres, des pasteurs et des rabbins. Laïcité, égalité des hommes et des femmes, respect de la personne humaine, liberté individuelle : il n'est pas une seule de ces valeurs proclamées que l'Occident ne détourne de sa fin et l'utilise comme arme de guerre contre les musulmans, leur ôtant à toutes, par-là même, leur signification humaniste et les érigeant en moyens sordides au service de sa tartufferie habituelle.                           

El Watan

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