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© Damien Glez, tous droits réservés.
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Affaire Bourgi: les djembés du Faso

Le Burkina Faso s’invite dans la Françafrique qui, elle-même, s’invite dans les petits meurtres entre amis de la pré-campagne électorale française. La musique du djembé n’adoucit pas les mœurs politiques…

Ami burkinabè, vois-tu ce politicien français efflanqué qui peine à financer sa campagne électorale? Restes-tu insensible à son environnement aride, dans lequel il est si difficile de cultiver des voix? Toi qui, dans le Sahel, a la chance de ne pas être soumis aux tentations commerciales parisiennes; toi qui jouis, entre deux mutineries, d’une démocratie confortable, sais-tu combien ton ancien colon souffre?

Toi qui es assuré de gagner ton élection à 80% des suffrages exprimés, partage un peu de ta béatitude avec un candidat perclus de sous-financement aigu sévère. Toi, dont les dépenses courantes sont moins contrôlées que dans les pays du Nord: parraine un présidentiable français!

Donne, la coopération te le rendra. Surtout, n’aie pas honte de ne donner que trois millions d’euros. C’est mieux que rien.

Une question se lit déjà sur tes lèvres émues: comment procéder?

Pour envoyer cette contribution déductible des impôts que tu ne paies pas, évite les virements bancaires trop longs, les mandats postaux trop visibles et les transferts rapides trop chers. Oublie les enveloppes de kraft et les mallettes désuètes. Personnalise ton offrande en ravivant tes souvenirs d’éducation manuelle et technique. Ton destinataire est mélomane? Qu’à cela ne tienne. Tu aurais pu lui envoyer un piano à queue plein de liasses de billets. Mais il aime l’art africain et ton pays n’est pas producteur de pétrole. De tes petits doigts habiles, fabrique-lui un djembé typique de ta terre natale.

Commence par sculpter le fût en forme de calice dans une de ces langues de bois qui font la fierté de ta classe politique. Bourre-le de grosses coupures, de telle sorte que les liasses ne fassent aucun bruit, même au cas où un douanier impudent prendrait le tam-tam pour des maracas.

Au sommet du djembé, tends une peau d’opposant bien tannée à l’aide de cordes (acquises à la tannerie de la belle-mère de ton frère) et d’anneaux de fer à béton (obtenus auprès de la société immobilière de la mère de ta belle-sœur). Pour éviter toute fuite de «liquide», ceins le tout d’un cerclage en métal (récupéré dans le magasin de matériaux de construction de la grand-mère de tes neveux).

Pour vérifier la crédibilité musicale de l’instrument, improvise-toi djembéfola. Essaie les trois sons qu’enseigne tout maître africain. Le «son claqué», en giflant la peau avec les doigts écartés; tu obtiendras un «de!» sec. Le «son tonique», en faisant glisser ta paume sur le bord de la peau avec l'ensemble des doigts resserrés; tu devrais obtenir un long «viiiil…». Et enfin le «son basse», en percutant la partie centrale de l'instrument avec toute la main, à l'exception du pouce, qui est relevé; tu devrais obtenir un «pin!» grave. Répète inlassablement: «de… viiil… pin!», «de… vil… pin!», «de… vil… pin!»…

Ton djembé est prêt! Confie-le à une «mule» comme tu l’aurais fait d’un diamant de Sierra Leone. Même un avocat blet fera l’affaire. S’il ne t’inspire pas confiance, fais-le suivre par ton ministre de l’Agriculture. Quoi de plus discret qu’un tam-tam sur le dos d’un Toubab quittant le Faso? D’ailleurs, quoi de plus naturel qu’un des cinq pays les pauvres de la planète finançant un vieux politicien européen?

Personne ne qualifie les déclarations de Robert Bourgi de révélations. L’existence de percussions-coffres-forts surprend moins que les aveux qu’elles inspirent. Toute aussi téléphonée est la pléiade des bâilleurs «occultes», du parrain feu Omar Bongo Ondimba à son beau-père Denis Sassou Nguesso.

Blaise l'intouchable?

Le Burkinabè moyen, pourtant, reste bon public et écarquille les yeux: de quelle fortune le pauvrissime «pays des hommes intègres» aurait-il pu disposer pour que son président apparaisse dans ce casting d’émirs?

La longévité du «beau Blaise», 29 ans de pouvoir au compteur, serait-elle secret de la richesse d’une fourmi peu réputée pour les gaspillages bling-bling?

Le fournisseur du porteur de djembé n’aurait-il été lui-même qu’un porteur de valises? L’argent «instrumentalisé» n’aurait-il été qu’en transit sur le sol burkinabè, en provenance d’une Chine non-homologuée, d’une Jamahiryia encore bien vue ou d’un pouvoir belliqueux ouest-africain finissant —voire de l’Hexagone lui-même?

Après les rétro-commissions, on peut imaginer la rétro-coopération. La générosité n’indique-t-elle pas de rendre au centuple ce qu’on a eu la joie de se voir céder pour combler un budget cruellement déficitaire?

Bien, sûr, Blaise Compaoré doit avoir la modestie de l’admettre: même s’il figure en première place dans la série de photographies qui scinde la couverture du Journal du dimanche, il reste le Petit Poucet des «grands méchants loups». Dès le dimanche 11 septembre, Robert Bourgi omettait le nom du président du Faso dans son interview téléphonique sur la chaîne de télévision France 24.

Il semble en être toujours ainsi pour le patronyme Compaoré dans les dossiers «brûlants» à dimension internationale: désigné et vite oublié. En juillet 2008, Transparency International dépose, à Paris, une plainte pour recel de détournements d’argent public visant les conditions dans lesquelles un important patrimoine immobilier et mobilier aurait été acquis en France.

Déjà, Compaoré est sur le banc des accusés aux côtés de Bongo, Obiang et Sassou. Il apparaîtra rapidement comme un «petit joueur», les quelques mètres carrés incriminés appartenant officiellement à son épouse Chantal. «Petit joueur» au Monopoly, second couteau dans les conflits ouest-africains, sous-fifre dans les réseaux francs-maçons, cinquième roue du carrosse des réfugiés libyens…

C’est peut-être ça le secret: apparaître en une des journaux et disparaître, la notoriété nourrie mais le scalp épargné. Entre temps, une kyrielle de porte-paroles de gouvernements se seront improvisés «répète-paroles» de monarques, imbattables au jeu du «ni oui… ni oui».

«Non, le pouvoir Compaoré n’est pas responsable de la mort du journaliste Norbert Zongo»; «Non, le pouvoir Compaoré n’a pas formé la rébellion ivoirienne»; «Non, le pouvoir Compaoré n’abrite pas Mouammar Kadhafi»; «Non, le pouvoir Compaoré n’a pas financé la droite française».

Le dernier griot en date, Alain Edouard Traoré, ministre qui a oublié qu’il ne travaillait pas à la présidence du Faso, a égrené, en quelques semaines, toute la liste des adjectifs qu’il aura appris dans les manuels de Mamadou et Bineta. Les derniers en date: «grotesques», «délirantes», «incohérentes», «déséquilibrées» et «fantaisistes» pour qualifier les déclarations de Robert Bourgi.

Pirouette sauce cacahuète: Compaoré fait partie des «grands», tout en bénéficiant de la bienveillance accordée aux «petits». Pourquoi porterait-il plainte contre Robert Bourgi?

Damien Glez


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Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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