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Jeunesses arabes, j’écris tes noms

Des chercheurs s'emparent de la question des jeunesses arabes. Non pas avec une armada de concepts, mais par la petite lorgnette: un coffe shop, une voiture, un hangar, des séries télés, une chambre, une association, une scène de théâtre… Le nouvel ouvrage Jeunesses arabes, du Maroc au Yémen, dirigé par Laurent Bonnefoy et Myriam Catusse, réunit une trentaine de spécialistes, brasse un espace communément appelé «monde arabe», et balaie d'un revers de main l’idée selon laquelle on pourrait utiliser le générique «des jeunes arabes» pour englober tous les jeunes de cette région.

Depuis 2007 et l'ouvrage collectif dirigé par Mounia Bennani-Chraïbi et Iman Farag, je n'avais pas lu de livre aussi ambitieux et éclectique sur les nouvelles générations du monde arabe. Pourtant le besoin se faisait sentir. Médias, politiques et manifestants, tous se sont référés aux « chabab » (les jeunes). Ce sont eux qui ont incarné le changement, la contestation, la révolution: qu'il s'agisse du Tunisien Mohamed Boizizi, le jeune vendeur ambulant de Sidi Bouzid dont l'immolation a déclenché une fronde populaire contre le régime de Ben Ali. Ou de l'égyptien Wael Ghonim, un jeune cyber-militant de 30 ans arrêté lors des manifestations contre Hosni Moubarak. Après douze jours de détention, son visage ému et sa voix tremblotante devant les caméras de Dream 2  étaient devenus l'un des symboles de la contestation. Comme moi, vous avez entendu : « Les jeunes Egyptiens veulent », « les jeunes tunisiens aspirent à », «les jeunes yéménites combattent... » Mais qui sont-ils? De quelles jeunesses parlons-nous?

De l'Atlas aux confins du Yémen, les traditions culturelles diffèrent. Les jeunes aussi. Le quotidien des hittistes algériens décrit par Loic Le Pape ne ressemble en rien à la vie des jeunes expatriés arabes d'Abu Dhabi adeptes des coffee shop. Les hittistes sont des jeunes hommes qui passent l'essentiel de leur temps adossés à un mur (hitt en arabe). Une jeunesse algérienne broyée par l'ennui et le chômage. Une génération qui attend d'intégrer une vie sociale ordinaire. Mais tous n'auront pas la chance de connaître la bonne personne au Ministère. Comme Farid, 30 ans, ancien hittiste, marié, père de famille et travailleur précaire. Parfois, il pète les plombs. Enragé. Son pays baigne dans l'or noir. Mais lui, reste sur la berge. Il arrive même que ce trentenaire regrette sa vie de chômeur célibataire avec Mohammed et les autres. A cette époque-là, la précarité, l'ennui et la pauvreté,  il les vivaient en groupe.

Plus loin, le doctorant Youssef al-Chazli nous fait découvrir un lieu qu'il fréquentait déjà en 2005, bien avant les soubresauts qui ont conduit à la chute d'Hosni Moubarak: al-Cabina (la cabine). Ce lieu central de la scène artistique et alternative d'Alexandrie, situé dans le quartier de Ramleh, a une histoire. En 2005, le lieu n’existait pas vraiment:  personne ne se disait appartenir à une communauté ou à une identité politique. Mais peu à peu, les concerts se sont multipliés, l'activisme politique a mûri, la révolution s'est incarnée.

« Depuis la révolution, les milieux de l'art alternatif à Alexandrie, même s'ils continuent de constituer un microcosme relativement isolé, sont en pleine expansion. En témoigne la soirée de réveillon du 31 décembre 2012 organisée annuellement à la Cabine. En 2011, à peine trente personnes étaient au rendez-vous. Entre 150 et 200 personnes font le déplacement en 2012.»

Youssef al-Chazli a choisit le portrait d’un lieu, d’autres chercheurs ont opté pour un loisir, une association, des séries télés, la prostitution, le soufisme…Autant de portes d’entrée possibles pour aborder une jeunesse arabe qui se décline au pluriel.

Bonne lecture !

Nadéra Bouazza