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Police partout….

Elle avait disparu des rues égyptiennes le 28 janvier 2011, puis était revenue, mais comme à contrec½ur. La population égyptienne mettait l’inefficacité de la police sur sa réluctance ou son incapacité à remplacer par un vrai travail de maintien de l’ordre la peur qu’elle n’inspirait plus après le soulèvement de 2011. Les abus de la police, eux, n’ont pas disparu dans l’après-Moubarak. Torture en garde-à-vue, arrestations arbitraires et usage excessif de la force lors de la dispersion des manifestations, ont continué aussi bien sous le régime du Conseil militaire (après février 2011), que dans la période d’entre-deux où le législatif était islamiste et l’exécutif militaire (janvier- juin 2012), sous Mohamed Morsi et les Frères musulmans (juillet 2012-juin 2013), ou aujourd’hui avec un retour aux civils chaperonnés par l’armée.

Retour de la police?

REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

La population égyptienne s’est longtemps plainte de l’augmentation de l’insécurité après le soulèvement de 2011. La barrière psychologique de la peur n’existant plus, les délits se seraient multipliés. L’argument est recevable pour les villes, mais la police n’a jamais été très présente dans les campagnes reculées. Certains villages règlent depuis toujours leurs problèmes en interne, faisant appel à des sessions de réconciliation, un ancien ou un religieux du coin étant souvent impliqué dans l’affaire. Mais récemment, on a beaucoup parlé des lynchages, qui semblaient montrer que ce système avait atteint ses limites. La police aurait aussi boudé le peuple égyptien: le soulèvement de 2011 s’était notamment soudé autour d’un rejet de l’Etat policier et de la torture d’Etat (Khaled Said).

Certains disaient que la police avait renoncé à tout retour réel au service de la population depuis l’élection des Frères musulmans. La police égyptienne n’aurait pas supporté l’idée de recevoir ses ordres de ceux qu’elle mettait en prison il y a si peu de temps, et se serait donc considéré en vacances le temps que tout ça revienne à la normale… Hypothèse confirmée par la présence massive de policiers dans les manifestations anti-Morsi du 30 juin dernier: à tous les coins de rue on voyait les policiers reprendre ou lancer les slogans anti-Frères, jeter leur casquette en l’air et se porter les uns les autres en triomphe. Contraste saisissant avec janvier 2011, ou manifestants et policiers s’affrontaient violemment.

Tous les régimes post-Moubarak ont essayé de réhabiliter la police, y compris celui de Mohamed Morsi, mais un peu en vain, comme en témoignaient les tags ACAB (« all cops are bastards ») qui fleurissaient sur les murs des villes du pays. Aujourd’hui cependant, médias et discours de la rue répètent « le peuple et la police, une seule main ».

Pour Karim Ennarah, chargé du dossier justice et police pour une organisation égyptienne de défense des droits de l'homme, EIPR,« la police avait perdu sa capacité à contrôler l'espace politique », comme il était évident avec la prolifération des manifestations en Égypte, alors qu'elles étaient denrée rare et sous haute surveillance sous Moubarak. «Mais aujourd'hui, je m'inquiète du retour de l'Etat policier, je veux dire dans sa capacité à contrôler et fermer l'espace politique », en chassant les islamistes et toute l'opposition par exemple. « On risque que la police, à cause du contexte de tensions civiles, de « terrorisme », essaie ou réussisse à contrôler à nouveau complètement l'espace politique.»

« La police fonctionne avec les mêmes lois et la même mentalité que sous Moubarak« 

La violence policière ne s’est jamais arrêtée. Sous Moubarak, l’emblème en était la mort de Khaled Saïd. Sous le régime du Conseil militaire et sous les Frères musulmans, EIPR rapporte des dizaines de morts suspectes dans des commissariats de police, sans doute à la suite de torture. Elle rapporte aussi des dizaines de cas de bavures mortelles ; par exemple si la police tire sur un homme qui ne s’arrête pas assez rapidement à un checkpoint dans le Sinaï (les checkpoints dans le Sinaï étaient là bien avant les récents événements). Ou encore si la police décide de venger la mort d’un policier en lançant une opération de punition collective : c’est ce qui ressort de la descente policière à Minia dans le village de Abu Hilal le 24 décembre 2012 d’après l’enquête d’EIPR: les policiers auraient battu les villageois, détruit les boutiques, et tiré à balles réelles jusqu’à tuer un enfant de neuf ans.

Aujourd’hui les abus continuent. Le centre de défense des droits de l’homme Hisham Moubarak a même relancé sa campagne « Un pays sans torture« . D’après eux, très souvent il ne s’agit même pas de torture à but politique mais seulement d’abus de pouvoir. L’impunité règne. Les policiers peuvent arrêter qui bon leur semble (parmi les classes populaires) et trouver des charges fantaisistes par vengeance personnelle ou afin d’augmenter le taux de résolution des affaires.

Les Forces de sécurité centrale, ou police anti-émeute, n’ont pas amélioré leur méthode de gestion des manifestations: ne rien faire ou tirer dans le tas. Après Moubarak, les différents régimes ont tous tenté de réduire la liberté de manifester, en invoquant les obstacles créés à la circulation, à la productivité, ou en demandant aux manifestants de se tenir éloignés des bâtiments officiels – aujourd’hui, encore plus radical, les autorités égyptiennes envisagent de mêler la loi sur les manifestations aux lois anti-terrorisme…
Sous le régime du Conseil militaire, en novembre 2011, 45 personnes ont trouvé la mort sous les balles de la police pendant les manifestations de la rue Mohamed Mahmoud (et près de soixante autres ont apparemment été visées aux yeux). Pendant les manifestations contre Morsi, la police avait d’abord commencé par ne rien faire, plutôt du côté des protestataires, début novembre, mais en février elle a ouvertement repris ses habitudes.

Aujourd’hui, on sait les centaines de morts qui ont été faits dans la dispersion des sit-ins en août dernier. Quant au fichage, il n’a jamais vraiment arrêté non plus. Certes, en mars 2011, après le soulèvement qui a renversé Moubarak, les autorités égyptiennes ont pompeusement annoncé la dissolution de la Sécurité d'Etat… qui a ressuscité de ses cendre pour devenir Sécurité nationale. On l'accusait d’espionner la vie privée et les activités politiques de la population, de pratiquer la torture et de participer à la fraude électorale, et d'après les organisations égyptiennes de défense des droits de l'homme, le changement est purement cosmétique. L’affaire Al Guindi avait fait du bruit : activiste a priori anti-Morsi, il aurait été arrêté et torturé par la police – qui dément.

Impunité

Le ministère de l’Intérieur était accusé d’avoir tué des centaines de manifestants pendant le soulèvement de début 2011 – le procès est toujours en cours. Le procès des policiers dans la cas de Khaled Saïd (été 2010) est toujours en cours, pas de sanctions pour les forces de police pour le massacre du stade de Port-Saïd (début 2012), pour toutes les balles tirées sur les manifestants ces dernières années, pour toutes les bavures et actes de torture… Certes les autorités, quel que soit le régime, affirment toujours que la police n’utilise pas de balles réelles contre les civils, malgré les preuves du contraire.

« Pour une grande partie, le problème de l’impunité vient du fait que les rares fois où une enquête est ouverte sur les abus de la police, on ne dispose pas des preuves nécessaires pour condamner qui que ce soit. Et cela reflète la volonté de l’appareil de sécurité de ne pas coopérer », dit Human Rights Watch.

Pas de réforme structurelle

La réforme de la police et de ses méthodes est un discours permanent dans tout l’après-Moubarak, mais on dit aussi que la délinquance dans la rue a augmenté depuis que la peur est partie, ce qui donne une bonne excuse pour ne pas rendre le travail de la police encore plus difficile… Les divers régimes prétendent solliciter l’avis des ONG mais les résultats sont maigres. Les groupes façades de défense des droits de l'homme de l'époque Moubarak sont toujours là, par exemple l'Organisation égyptienne des droits de l'homme, qui a le même directeur, Hafez Abu Seada, lequel a fait mi-septembre un gentil discours creux sur la réforme de la police. Des groupes moins complaisants comme Hisham Moubarak ou EIPR essaient de se faire entendre mais ne sont guère satisfaits des résultats.

« La seule tentative de mettre en place un contrôle du travail de la police a été faite en 2012 par le Ministre Mansour Essawi, lorsqu’il a proposé de faire porter aux policiers un badge indiquant leur nom lorsqu’ils travaillaient dans la rue. Mais en moins de deux mois, ces badges ont disparu, de concert avec la prévalence d’un discours sur la nécessité de retourner à une sécurité qui ne plaisante pas et de redorer le « statut » de la police afin de ramener l’ordre dans la rue », soutient EIPR.

Sophie Anmuth

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