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La fille de Madonna joue avec sa sœur adoptive, dans son village natal, au Malawi, le 5 avril 2010. REUTERS/Mike Hutchings
La fille de Madonna joue avec sa sœur adoptive, dans son village natal, au Malawi, le 5 avril 2010. REUTERS/Mike Hutchings

Afrique du Sud, l'adoption en noir et blanc

En Afrique du Sud, il est devenu habituel de voir des couples blancs avec des enfants noirs. La fin de l'apartheid et les ravages du sida ont changé les mentalités sur le front de l’adoption.

Signe de normalisation post-apartheid, les procédures d’adoptions dites «transraciales» se multiplient en Afrique du Sud. Elles ne doivent rien à une quelconque mode américaine. L’actrice Angelina Jolie a certes adopté une fillette éthiopienne en 2005 et la chanteuse Madonna deux garçons au Malawi en 2006 et 2009, mais en Afrique du Sud, les adoptions «across the color line», comme on dit, ont pris leur essor en 2003-2004 à Johannesburg —la ville la plus africaine du pays et la capitale économique, d’où partent toujours les nouvelles tendances.

Les adoptions entre différents groupes raciaux étaient interdites sous l’apartheid (1948-1991), au même titre que les mariages mixtes, toujours très minoritaires en Afrique du Sud. Une loi sur l’enfance, en 1991, a fait tomber cette barrière. A cause du faible nombre d’enfants blancs à adopter et du fort nombre d’orphelins créé par la pandémie de sida, adopter en dehors de son groupe racial est devenu plus banal.

Les personnes dites «historiquement désavantagées» —les noirs, les métis et les Indiens, discriminés sous l’apartheid— ne sont pas spécialement en quête d’enfants à adopter. Des raisons économiques jouent, mais aussi sociales et culturelles: neveux et nièces peuvent être à la charge de ménages où prévaut le sens de la famille élargie. En revanche, les couples blancs sont en quête de petits Sud-Africains de toutes les couleurs.

Ces adoptions transraciales ont représenté en 2010 10% des dossiers traités par Jo’burg Child Welfare (JCW), l’une des associations mandatées par l’État pour placer des orphelins. Un chiffre stable depuis 2001, mais qui a connu un pic de 33% en 2004.

Des préjugés à la peau dure

Cette année-là, Linda Gallens, une Afrikaner de 41 ans, fonctionnaire de la ville, a adopté une fillette noire âgée de trois mois. L'arrivée de la petite Sibongile n’a pas été sans poser quelques problèmes aux grands-parents. Le couple n’a pas voulu changer le prénom africain de l’enfant, qui lui avait été donné à la naissance. En 2008, ils ont adopté un autre bébé noir, Sello, un petit garçon cette fois.

«Peu à peu, nos parents les ont acceptés, à leur manière, raconte Linda Gallens. Bien sûr, il y a des préjugés qui refont surface, de temps en temps. Mais nous essayons d’en parler calmement et nous les avons peu à peu contraints à revoir leurs préjugés.»

Chez les Gallens, les grands-parents ont compris pourquoi il est important que la femme de ménage parle zoulou aux enfants, qui pourront ainsi se faire comprendre plus tard dans ce qui est toujours perçu comme «leur communauté».

Les incidents qui peuvent se produire en société, en revanche, ne sont pas toujours faciles à gérer. Une fois, Linda a subi les blagues racistes d’un groupe d’hommes blancs dans sa congrégation religieuse, une église évangélique de Johannesburg. Une connaissance lui a demandé où elle avait trouvé son «petit babouin», en parlant de son petit garçon. Une insulte raciste courante en Afrique du Sud, où les blancs qui sympathisent avec les noirs sont toujours traités, dans les milieux les plus conservateurs, de kaffirboeties (petits frères des cafres).

«Mon cœur saigne pour mes enfants quand je pense au moment où ils seront assez grands pour comprendre», affirme Linda. En attendant, elle et son mari sont sûrs d’élever des «personnes qui seront différentes, peut-être, mais bien dans leurs baskets».

Bien des familles blanches ne sont pas prêtes à adopter des «non-blancs», un terme hérité de l’apartheid, et cherchent plutôt dans leur groupe racial. Des agences telles que KNS Adoption vont alors jusqu’en Europe de l’Est pour chercher les petites têtes blondes. Pour les couples pratiquant les adoptions transraciales, la route n’est pas moins longue et ardue: il faut se plier à des examens de santé, à des enquêtes sur l’état des finances et la stabilité du ménage, et patienter pendant au moins deux ans.

Beaucoup de questions continuent de se poser sur les conséquences sociales et culturelles des adoptions interraciales. Les familles doivent faire face à des réactions de rejet côté blanc, mais aussi à des reproches côté noir.

Gail Johnson, la mère adoptive de Thabo, onze ans, se souvient d'une compatriote noire l'ayant accusée, dans un débat télévisé, de faire de son enfant une «noix de coco», noir à l'extérieur, blanc à l'intérieur. Mais Gail est très connue dans son pays pour avoir été la mère adoptive du petit Nkosi Johnson, mort à 12 ans en 2001 après être devenu une icône nationale de la lutte contre le sida.

Le fait racial omniprésent

Partie en croisade pour l’accès des enfants et des femmes enceintes aux traitements antirétroviraux, cette ancienne publicitaire et réserviste de la police estime qu'une «certaine tendresse interraciale» a toujours existé dans le pays. La preuve? On se dit à tout bout de champ «darling», «sweetie» ou «doll» entre femmes de toutes les couleurs, y compris entre parfaites inconnues au téléphone.

«Beaucoup de familles blanches paient pour les frais de scolarité des enfants de leur femme de ménage, explique Gail Johnson. Pendant l'apartheid, les enfants blancs ont été élevés par des nourrices noires. Il est temps de renvoyer l’ascenseur.»

Sur des blogs ou le site Internet spécialisé Adoptree, les parents adoptifs discutent de leurs problèmes. Grand thème récurrent: les réactions des copains, à l'école. «Ton père ne peut pas être blanc, puisque tu es noir»… Ces propos peuvent blesser, dans un contexte où le fait racial reste central.

«Chez nous, la couleur de peau est toujours déterminante, avec ou sans Nelson Mandela, Desmond Tutu et toutes les Coupes du monde de rugby, de football ou de cricket que vous voudrez», rappelle Rob Mentjies, chef d’entreprise afrikaner, père adoptif de deux enfants métis.

Avec sa femme, il a eu trois enfants biologiques, puis adopté sur le tard deux autres enfants, son foyer servant de famille d’accueil pour les bébés abandonnés. Pour l’instant, pas de souci majeur sur d’éventuels problèmes identitaires chez les Mentjies, où le discours paternel est franc et direct:

«Nous les blancs, nous sommes la minorité, et nos enfants seront confrontés tous les jours à des personnes issues du même groupe qu’eux. Il y a beaucoup plus de situations particulières et compliquées que ce que l’histoire en noir et blanc de notre pays peut laisser croire.

Vous trouverez des métis et des blancs qui parlent zoulou et se voient comme des Africains. D’autres, des métis à la peu très foncée qui ne parlent qu’Afrikaans et se pensent plus blancs que blancs. Grâce à des familles comme la nôtre, il faut espérer qu’un jour, nous ne soyons plus que des Sud-Africains

Sabine Cessou (à Johannesburg)

 

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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