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Local people, 12 août 2011, Madagascar by NH53 via Flickr CC
Local people, 12 août 2011, Madagascar by NH53 via Flickr CC

Pourquoi il faut lever les sanctions économiques contre Madagascar

Des universitaires spécialistes de Madagascar publient une lettre ouverte aux dirigeants européens pour la levée des sanctions économiques frappant la Grande Île depuis le coup d'Etat de mars 2009.

Mise à jour du 12 mars: Le pape Benoît XVI a appelé le 11 mars à une "aide généreuse de la communauté internationale" en faveur de l'île de Madagascar, ravagée en février par deux violentes tempêtes qui ont fait plus de 100 morts et détruit de nombreuses plantations et habitations.

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Un drame humanitaire est en train de se jouer à Madagascar. En tant qu'universitaires liés par nos recherches et nos sentiments aux habitants de cette île, nous voulons attirer votre attention ainsi que celle de la communauté internationale sur l'ampleur du désastre qui est en cours. Des sanctions à l'encontre de Madagascar ont été décidées par plusieurs acteurs internationaux (la Communauté de Développement d'Afrique Australe (SADC), l'Union Africaine, l'Union Européenne, le Royaume-Uni et les Etats-Unis) après le renversement en 2009 du président Marc Ravalomanana par Andry Rajoelina, qui préside la «Haute Autorité de Transition» depuis ce moment.

La pire économie du monde

Ceux qui ont soutenu l'imposition de ces sanctions ont expliqué qu'elles étaient justifiées par le devoir et le désir de faire respecter et renforcer les principes de la démocratie. Aujourd'hui il est évident que les sanctions n'ont pas eu l'effet escompté. Mises en place pour accélérer le retour de la démocratie à Madagascar, les sanctions pourraient bien avoir plutôt contribué à pérenniser le régime actuel. Elles ont surtout aggravé l'insécurité alimentaire dans un pays déjà en proie à de grandes difficultés économiques, environnementales et sanitaires.

C'est avec tristesse et indignation que nous assistons depuis deux ans à la progression galopante de la pauvreté à Madagascar. Le magazine des affaires Forbes a récemment placé Madagascar en tête de sa liste des «pires économies du monde en 2011». Des ONG et institutions internationales font paraître des rapports de plus en plus alarmants.

Après avoir effectué une mission dans l'île en juillet dernier, Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l'alimentation, affirme que le pays a maintenant atteint «un des plus hauts niveaux de malnutrition infantile dans le monde» et que «tous les indicateurs de sécurité alimentaire sont dans le rouge». Il identifie les sanctions comme une cause majeure de l'insécurité alimentaire croissante et assure qu'«il est grand temps de réexaminer le régime des sanctions».

Otages de la politique

Nous estimons nous aussi que «la population affamée de Madagascar est prise en otage» dans la crise politique et qu'il est urgent de cesser les sanctions économiques contre Madagascar. Il est injuste de causer de grandes souffrances dans une population (dont 75% vivent sous le seuil de pauvreté) dans l'espoir de contraindre la petite élite qui se dispute le pouvoir.

Avant l'imposition des sanctions, l'Etat malgache dépendait de l'aide internationale –en particulier de celle de l'Europe, son plus important donateur– pour environ 50% de son budget et 70% de ses investissements publics. La suspension de l'aide par l'Union Européenne et les autres acteurs a paralysé l'Etat et l'a privé des moyens de combattre la pauvreté. On ne peut que déplorer l'importante dépendance de Madagascar vis-à-vis de l'aide internationale, mais force est de constater que dans de telles circonstances la suspension brutale de l'aide n'a pas seulement des effets désastreux sur les plus pauvres et les plus affamés: en affaiblissant la capacité institutionnelle de l'Etat, elle peut aussi entraîner des coûts politiques, environnementaux et sécuritaires à long terme.

Pas de solution miracle

Nous appelons l'Union Européenne à:

· rétablir l'aide communautaire qu'elle fournit à Madagascar via le Fonds Européen de Développement

· imposer les mécanismes de contrôle les plus stricts pour faire en sorte que l'aide soit rétablie uniquement pour le bien de la population malgache et qu'elle ne soit pas détournée par le régime actuel

Nous ne prétendons pas détenir la solution miracle à la crise politique qui existe à Madagascar.

Mais nous pensons que l'Union Européenne peut et doit repenser son approche de cette crise. Le futur politique de Madagascar est incertain mais une chose est sûre: à mesure que le temps passe, le maintien des sanctions économiques ne fait que plonger plus gravement l'île dans la pauvreté et l'insécurité alimentaire.

Les signataires*

 

*Rita Astuti, anthropologue, professeure à la London School of Economics ; Sophie Blanchy, anthropologue, directrice de recherche au Centre National de la Recherche Scientfique ; Maurice Bloch, anthropologue, professeur émérite à la London School of Economics ; Gwyn Campbell, historien, professeur à l'Université McGill ; Suzanne Chazan, anthropologue, Institut de Recherche pour le Développement ; Jennifer Cole, anthropologue, professeure à l'université de Chicago ; Georgina Cullman, doctorante en écologie à l'Université Columbia ; Barry Ferguson, chercheur en politique environnementale, Libanona Ecology Centre ; David Graeber, anthropologue, reader au Goldsmiths College ; Rebecca Green, anthropologue, associate professor à l'Université Bowling Green State ; Noël Gueunier, anthropologue, maître de conférences à l'Université de Strasbourg ; Paul Hanson, anthropologue, instructor au Cuyahoga Community College ; Sabrina Hardenbergh, anthropologue, adjunct assistant professor à l’Université de l’Illinois du Sud ; Jacob von Heland, doctorant en écologie des systèmes, Université de Stockholm ; Eva Keller, anthropologue, chercheuse associée à l'Université de Zurich ; Antonie Kraemer, doctorante en anthropologie à la School of Oriental and African Studies ; Michael Lambek, anthropologue, professeur à l'Université de Toronto ; Karen Middleton, anthropologue, chercheuse indépendante ; Sarah Osterhoudt, doctorante en anthropologie à l'Université de Yale ; Jean-Claude Penrad, anthropologue et cinéaste, maître de conférences à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales ; Solo Raharinjanahary, linguiste, maître de conférences à l'Université d'Antananarivo ; Denis Regnier, doctorant en anthropologie à la London School of Economics ; Genese Sodikoff, anthropologue, assistant professor à l'Université Rutgers ; Dominique Somda, anthropologue, visiting assistant professor à l'Université de Pennsylvanie ; Laura Tilghman, doctorante en anthropologie à l'Université de Géorgie ; Andrew Walsh, anthropologue, associate professor à l'Université d'Ontario occidental

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