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La une du Sowetan sur l'état de santé de Nelson Mandela, 10 décembre 2012. © ALEXANDER JOE / AFP
La une du Sowetan sur l'état de santé de Nelson Mandela, 10 décembre 2012. © ALEXANDER JOE / AFP

Le deuil de Mandela a déjà commencé

Alors que les inquiétudes persistent autour de l'état de santé de l'ancien président, en Afrique du Sud, l'après-Mandela appartient déjà au passé.

Mise à jour du 11 décembre 2012: L'ex-président sud-africain Nelson Mandela, âgé de 94 ans, a  passé sa troisième nuit à l'hôpital militaire de Pretroria, où il a été hospitalisé le 8 décembre, pour subir une série d'examens. Aucune autre information n'a filtré sur la situation de Madiba, mais les autorités sud-africaines continuent de souligner que tout «va bien [et qu'] il n' y a pas de raison de s'inquiéter».

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«Mandela va bien». C’est Jacob Zuma, le troisième président noir de l’Afrique du Sud libre, qui le dit.

Mais aussi Mandla Mandela, petit-fils de Nelson, député du Congrès national africain (ANC) et chef traditionnel xhosa. «Mon grand-père est en pleine forme», a-t-il déclaré le 10 février, à l’ouverture de la nouvelle session parlementaire au Cap. Hospitalisé deux jours, fin janvier, pour une infection respiratoire aiguë, Mandela se trouve en convalescence dans sa villa de Houghton, un quartier huppé de Johannesburg. «Nous continuons d’espérer qu’il retrouve ses forces et qu’il continue d’apprécier ses 21 ans de liberté en Afrique du Sud», a déclaré Mandla Mandela.

Le 11 février 1990, Nelson Mandela était le plus connu, mais l’un des derniers prisonniers politiques de l’apartheid à être libéré. Après 27 ans de prison il est sorti debout, à pied, la tête haute et le poing levé, sa femme Winnie à ses côtés. Un pays euphorique et inquiet l’attendait. Beaucoup, dans son propre camp, doutaient des négociations qu’il avait entreprises seul et en secret, en 1986, avec les gouvernements Botha puis De Klerk. La mobilisation des «masses», après les émeutes des écoliers de Soweto, en 1976, réprimées sans relâche dans une escalade de violence, avait instauré un état d’insurrection permanente.

Mandela, celui qui a beaucoup cédé aux blancs

En 1990, l’immense majorité des Sud-Africains en lutte contre l’apartheid —à commencer par Winnie Mandela elle-même— était persuadée que seule la solution militaire aurait raison du régime raciste.

De fait, Nelson Mandela a beaucoup cédé, pendant les négociations ardues qui ont suivi sa libération, pour aboutir aux premières élections démocratiques du 27 avril 1994. Une partie de l’opinion noire le lui reproche encore. Ils l’accusent d’avoir fait trop de compromis, en donnant la part belle aux blancs. L’amnistie contre la vérité accordée aux anciens bourreaux, lors de la Commission vérité et reconciliation (TRC), n’est pas seule à avoir laissé de l’amertume.

La «sunset clause» des accords négociés par Mandela a permis aux militaires et fonctionnaires blancs de garder leurs postes après 1994, pour quelques années encore. L’abandon du socialisme, voire de toute politique sociale d’envergure, pour ne pas effrayer les grands patrons blancs, a aussi laissé de profondes traces. De fait, les anciens «baas» (maîtres, en Afrikaans, ndlr) sont sortis grands gagnants de la transformation économique qui a suivi la fin de l’apartheid. Selon les statistiques nationales, en 1995 un ménage blanc gagnait en moyenne quatre fois plus qu’un ménage noir; six fois plus en 2000; et sept fois plus en 2005.

L'après-Mandela, douze ans déjà

Certains, qui vivent très loin de l’Afrique du Sud, se demandent encore ce qu’il adviendra du pays après la mort de Mandela… En réalité, la page a été tournée depuis belle lurette, lorsque Mandela a donné à l’Afrique sa plus grande leçon de démocratie, en quittant le pouvoir à la fin d’un seul et unique mandat. En Afrique du Sud, un sentiment diffus de préparation au deuil de Nelson Mandela a commencé lors de son dernier meeting de campagne, en 1999, avant l’élection de son successeur, Thabo Mbeki.

Dans un stade archi-comble de Johannesburg, des hommes et des femmes retenaient leurs larmes en écoutant son ultime discours de président: «Mandela a tellement fait pour nous, témoignait Pinkie, enseignante à Soweto. Le jour où il partira… Je ne veux pas y penser».

En phase avec son pays, parfaitement conscient de ce qu’il représente, Nelson Mandela a anticipé sur sa propre disparition. «Après Mandela, la vie continue», a-t-il répété à ses camarades de l’ANC. Il a aussi permis la célébration en grande pompe de ses derniers anniversaires, permettant à la nation de le fêter tout son saoûl, de son vivant, lors de ses 80 ans, en 1998, puis ses 85 ans, en 2003.

Grâce à des opérations spéciales menés par les opérateurs de téléphonie mobile, des millions de SMS lui ont été envoyés par ses compatriotes pour ses 90 ans en 2008, fêtés dans l’intimité du cercle familial. Ces célébrations rituelles en ont irrité certains, comme le célèbre musicien de jazz Hugh Masekela qui a poussé un coup de gueule en 2009, affirmant en avoir «marre de fêter l’anniversaire de Mandela» dans de sempiternels concerts.

A l’aune du temps qui s’est écoulé depuis 1994 et des changements rapides traversés par la nouvelle Afrique du Sud, l’après-Mandela est une réalité relativement ancienne. Après les deux mandats de Thabo Mbeki (au pouvoir de 1999 à 2009), une nouvelle ère s’est ouverte, avec l’accession de Jacob Zuma au pouvoir.

«JZ» n’était pas le dauphin préféré de Nelson Mandela, loin s’en faut, mais l’ex-président s’est bien gardé d’intervenir dans les joutes politiques qui ont mené cet ancien responsable des renseignements de l’ANC à la magistrature suprême.

Jacob Zuma n’est pas seul, au sein de l’ANC, à vouloir exploiter l’héritage politique de Nelson Mandela. Il ne s’en est pas moins beaucoup démarqué, ne serait-ce que par sa personnalité. Loin d’incarner le goût pour l’étude et la droiture morale du héros national, cet autodidacte, qui n’a fréquenté les bancs d’aucune école, s’est illustré par des soupcons de corruption pesant à son encontre. Un procès pour viol —dont il est sorti acquitté, mais la réputation entachée— et plusieurs scandales liés à ses nombreuses femmes et maîtresses.

Le pays a certes renoué, pendant le Mondial 2010, avec l’euphorie postélectorale de 1994, mais deux grandes tendances dominent aujourd’hui: le désenchantement des plus pauvres —une écrasante majorité— et le bling bling des plus riches —une élite qui grossit. Les lignes de fractures s’avèrent désormais plus sociales que raciales dans un pays qui s’est aujourd'hui normalisé.

Sithando Sam

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Sithando Sam. Journaliste sud-africaine.

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