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Un panneau («Nous remercions Allah») sur une route dans la région de Borno, au Nigeria, le 29 juin 2011. REUTERS/Afolabi Sotunde
Un panneau («Nous remercions Allah») sur une route dans la région de Borno, au Nigeria, le 29 juin 2011. REUTERS/Afolabi Sotunde

Maiduguri, nouvelle capitale des islamistes nigérians (Màj)

Profitant de la pauvreté rampante et de la montée de l'intégrisme religieux au Nigeria, les islamistes de la secte Boko Haram ont transformé une ville paisible en capitale des violences entre chrétiens et musulmans.

Mise à jour du 13 décembre : Un attentat à la bombe contre un poste militaire à Maiduguri, dans le nord-est du Nigeria, et la fusillade qui a suivi, ont fait au moins dix morts et une trentaine de blessés, indique-t-on le 13 décembre de source hospitalière.

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Mise en jour du 20 septembre: Le président Goodluck Jonathan a décidé d’entamer un dialogue avec les principaux ténors de Boko Haram afin de mettre un terme à la spirale de violences en cours. Dans cette optique, l’ex-président Olusegun Obasanjo s’est rendu à Maiduguri où il a rencontré Babakura Fugu, le beau-frère de Mohamed Yusuf, ainsi que des adeptes de la secte en présence du militant des droits de l’homme Shehu Sani.

Mais cette rencontre n’a pas eu l’heur de plaire aux membres de l’aile radicale qui ont aussitôt abattu Babakura Fugu devant sa maison. Dans un message envoyé aux médias peu après, ils ont également menacé de mort Olusegun Obasanjo de même  que ceux qui ont pris part à cette réunion. 

«La menace de tuer Obasanjo et ceux qui ont aidé à la tenue de cette réunion avec la famille du défunt Yusuf, y compris moi-même, est regrettable et risque de rendre impossible tout dialogue entre Boko Haram et le gouvernement», a déclaré Shehu Sani. Comme quoi, le président Goodluck Jonathan a décidément du pain sur la planche avec les islamistes nigérians.

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L’État de Borno au nord-est du Nigeria fait désormais peur. La situation à laquelle est confrontée cet État, qui partage sa frontière avec le Tchad et le Cameroun, n’est pas sans inquiéter les Nigérians qui y vivent, et même certains étrangers qui le traversent.

Pauvreté et intégrisme, un terreau favorable à Boko Haram

Jusqu’en 2004, année de la fondation de la secte islamiste Boko Haram, personne ne pouvait pourtant présager a priori que Maiduguri, sa capitale, deviendrait aujourd’hui le berceau des fondamentalistes nigérians, tant elle semblait à l’écart de la montée de l’intolérance religieuse et son corollaire d’actes de violence qu’on pouvait observer dans certaines capitales des États du nord comme Bauchi, Yobe ou Kano.

«Nous traversons maintenant Maiduguri la peur dans l’âme depuis que les islamistes se livrent à toutes sortes de violences dans cette ville. Mais nous sommes obligés de passer par-là si nous voulons continuer à faire nos affaires entre le Bénin et le Cameroun sans prendre la voie aérienne», confie Clarisse Mbock, une commerçante camerounaise.

Maiduguri a en effet longtemps été une ville paisible où musulmans et chrétiens coexistaient normalement. Au moment où Kano, la capitale de l’État du même nom était le centre névralgique des islamistes, ses habitants menaient un train de vie qui pouvait en étonner plus d’un, pour une ville de musulmans en majorité.

Contrairement à Kano, les habitants n’étaient pas encore regardants sur la tenue vestimentaire des femmes, ni la vie joyeuse de la ville, avec ses nombreux débits de boisson et ses prostituées. Dans cette région au climat austère, on pouvait cependant se rendre à l’évidence de la paupérisation ambiante. Beaucoup de jeunes étaient abandonnés à eux-mêmes dans les rues, chacun essayant de se débrouiller comme il pouvait.

L’État de Borno fait partie de ces régions déshéritées du Nigeria, dans lesquelles la conjonction des deux facteurs que sont la pauvreté et l’intégrisme religieux constituent une menace à la stabilité et à la paix sociale. Le système éducatif de l’État fédéral ayant quasiment abandonné beaucoup de jeunes en marge de la société, les écoles coraniques sont devenues leur seul espoir.

Sans éducation occidentale, certains réussissent en effet par le truchement de l’école coranique à se faire une place dans la société —voire à devenir de riches hommes d’affaires— et cela grâce aux connexions avec des institutions religieuses dans le monde arabe, qui financent mosquées et écoles coraniques.

C’est donc parmi ces jeunes défavorisés que le groupe Boko Haram s’est employé à recruter ses fidèles et à les endoctriner. Par définition, Boko Haram, qui signifie «l’éducation occidentale est un péché», est particulièrement hostile à l’Occident.

Mais c’est l’affaire des caricatures de Mahomet qui va révéler la secte au monde entier. Les manifestations qu’elle a organisées le 19 février 2006 vont se muer en actes de violence dirigés contre les chrétiens. Elles font 15 morts. De nombreuses boutiques appartenant à des chrétiens et des églises sont saccagées ou incendiées.

La brutalité de la réaction de l’armée nigériane en 2009 est à la hauteur de la montée des actes de violence qui commencent à ne plus les épargner. Résultat: l’opération de lutte contre les adeptes de Boko Haram, qui multiplie des actions spectaculaires, finit par se solder avec la capture et l’exécution de son leader, Mohamed Yusuf, dans des conditions restées mystérieuses à ce jour.

Cette opération est pourtant loin d’avoir décapité la secte. Non seulement elle a réussi à se réorganiser rapidement, mais elle a aussi gagné en crédibilité aux yeux des réseaux intégristes avec lesquels elle entretient des relations en Afrique et dans le monde arabe, à travers les djihadistes. Ce qui lui permet de bénéficier de la formation de ses membres et de financements pour continuer à mener des attentats terroristes.

Rien d’étonnant à ce que des membres de Boko Haram aient été entraînés hors du Nigeria où sévissent également ces derniers (notamment en Somalie) et qu’ils entretiennent des liens avec al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). Liens d’ailleurs confirmés par les investigations concernant l’attentat qui a fait 23 morts et 76 blessés contre le siège de l’ONU à Abuja le 26 août 2011.

«L’enquête a montré qu’un certain Mamman Nur, élément connu du groupe Boko Haram (lié à al-Qaida), qui est rentré récemment de Somalie, a été, de concert avec deux autres suspects, le cerveau de l’attentat contre le bâtiment des Nations unies à Abuja», affirment les autorités nigérianes.

Des violences désormais récurrentes

Les Haoussa sont connus pour pratiquer depuis des siècles un islam modéré. Habiles commerçants, ils vivent en majorité au Nigeria ainsi qu’au Niger. Mais ce sont aussi de grands voyageurs qu’on rencontre presque partout en Afrique, où ils mènent une coexistence pacifique avec les autres peuples.

Il y a donc de quoi inquiéter certains, puisque c’est au Nigeria, au sein de cette communauté, que l’islam est en train de se radicaliser. Les intégristes fondent leurs motivations sur la volonté d’«islamiser le Nigeria et d’instaurer la charia pour la majorité musulmane du pays» et dans toute l’Afrique, comme le déclarait dans un communiqué le successeur du fondateur de Boko Haram, Sani Umaru.

Les violences interreligieuses et intercommunautaires sont désormais récurrentes au Nigeria. Elles sont essentiellement le fait des intégristes musulmans. A Jos, dans l’État de Plateau, des affrontements réguliers opposent chrétiens et musulmans sans que l’armée ait pu venir à bout de cette situation qui perdure. Au moins 70 personnes ont ainsi été tuées au cours d’attaques préméditées, entre le début du mois d’août et septembre.

«Nous sommes préoccupés par les nouvelles violences ayant éclaté dans le centre du Nigeria ces dernières semaines, qui ont fait des morts, des blessés et provoqué des dommages matériels», a déclaré Rupert Colville, le porte-parole du bureau du Haut commissariat de l’ONU pour les droits de l’homme —qui a par ailleurs invité le gouvernement nigérian à faire cesser le cercle vicieux de ces incidents et représailles.

La situation de l’État de Plateau est particulière, puisqu’il se trouve quasiment au centre du pays, entre le nord en majorité musulman et le sud en majorité chrétien. D’où la difficulté des deux communautés à coexister pacifiquement.

Le business de l'islam

Depuis que l’islam est devenu un fonds de commerce en Afrique, certains groupuscules l’exploitent à des fins inavouées, qui n’ont rien à voir avec la religion. Les prises d’otages suivies de demande de rançon, les divers trafics inhérents aux activités des groupes armés d’obédience islamique (trafic d’armes, de drogue, d’êtres humains, etc.) illustrent de façon éloquente ce nouveau phénomène.

Même si l’on peut douter des convictions religieuses de ces nouveaux «Talibans d’Afrique», Il y a fort à craindre que ceux qui revendiquent volontiers l’idéologie d’al-Qaida au Nigeria se dotent d’importants moyens, tant matériels que financiers.

Car ils n’auront pas grande difficulté à recruter. Le contexte social, économique et politique du pays pourrait leur offrir un nouveau terrain propice, dont l’effet de contagion pourrait se révéler dommageable pour la stabilité sociopolitique des pays d’Afrique de l’Ouest.

Compte tenu des réalités sociologiques et des facteurs favorisants, des passerelles existent déjà entre le Nigeria et ses voisins, qui sont à même de conduire sinon à un islam de plus en plus intolérant, du moins à une propagation des actes terroristes dans la sous-région. Et c’est ce qu’il faut le plus redouter dans la situation que vit actuellement le pays le plus peuplé d’Afrique de l’Ouest.

Marcus Boni Teiga

 

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Marcus Boni Teiga

Ancien directeur de l'hebdomadaire Le Bénin Aujourd'hui, Marcus Boni Teiga a été grand reporter à La Gazette du Golfe à Cotonou et travaille actuellement en freelance. Il a publié de nombreux ouvrages. Il est co-auteur du blog Echos du Bénin sur Slate Afrique.

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