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Femmes en niqab / Reuters
Femmes en niqab / Reuters

Djihad du sexe en Syrie: et si on nous avait raconté des histoires?

Les récentes déclarations sur l'existence d'un djihad du sexe des Tunisiennes en Syrie sont sujettes à caution.

L'histoire a provoqué de nombreux titres dans la presse. Et il est assez aisé de comprendre pourquoi. En fin de semaine dernière, le ministre tunisien de l’Intérieur, Lotfi Ben Jeddou, annonce que des Tunisiennes se rendent en Syrie pour mener le «djihad du sexe». Là-bas, a-t-il expliqué, elles ont des relations sexuelles avec «20, 30 ou 200» rebelles de l’Armée libre syrienne.

Seulement, il y a un problème: rien ne prouve que cela est vrai. Le ministère de l’Intérieur tunisien n’a jusqu’ici fourni aucune autre information sur ce supposé phénomène, et  les militants des droits de l’homme et les journalistes n’ont encore pu rencontrer aucune femme tunisienne qui soit allée en Syrie dans l’optique d'un «djihad du sexe».

«Tout ce que j’ai entendu n’était que des allégations qui n’ont rien à voir avec un rapport sérieux sur la question, a fait savoir Amna Guellali, chercheur pour Human Rights Watch. Les éléments que j’ai sont très épars, clairsemés, et je pense qu’il en est de même pour les médias et les organisations des droits de l’Homme.»

Prétextes

Selon Amna Guellali, le contexte politique dans lequel cette déclaration a été faite pourrait permettre de comprendre ce qui a amené le ministre tunisien de l’Intérieur à porter ces accusations.

En effet, peu de temps avant, les autorités tunisiennes avaient annoncé que, désormais, les femmes devront avoir une autorisation de leur mari ou de leur père pour pouvoir voyager à l’étranger, notamment dans certains pays du Proche-Orient. Alors pour tenter de calmer la vague de critiques qui a suivi, Lotfi Ben Jeddou a tenté de faire croire que cette décision avait été prise, précisément pour protéger les Tunisiennes, dont certaines sont embarquées dans un «djihad du sexe» en Syrie. Et comme la lutte contre les salafistes est un cheval de bataille du ministre, l’on peut imaginer que cette annonce était aussi une façon de discréditer les rebelles  syriens.

L’idée d’un «djihad du sexe» des Tunisiennes en Syrie a souvent été évoquée dans les médias ces derniers mois. Mais c’est la première fois qu’elle reçoit un cachet officiel. Comme l’explique la journaliste Sana Saeed, les premières mentions de ce supposé phénomène ont été faites sur la chaîne libanaise al Jadeed et dans le quotidien panarabe al Hayat, qui citent une fatwa du célèbre imam saoudien Mohamed al-Arefe justifant cette pratique. Seulement plus tard, l’imam al-Arefe avait nié avoir lancé cette fatwa, en déclarant qu’«aucune personne saine d’esprit» ne pourrait cautionner une telle chose.

Mises en scène

En réalité, ce sont les médias pro-Assad qui ont fait circuler cette idée d’un «djihad du sexe» comme une manière d’anéantir les adversaires du régime baassiste. A tel point que la télévision d’Etat syrienne a même diffusé une interview d’une jeune fille de 16 ans, Rawan Kaddah, qui confirmait l’existence de telles pratiques. Une opération aussitôt dénoncée par les opposants à Bachar al-Assad comme une honteuse mise en scène.

De toute évidence, les femmes qui se lancent dans le djihad du sexe ne vont pas en Syrie, mais dans les monts Chaambi, au nord-ouest de la Tunisie, théâtre de violents affrontements entre l’armée et les djihadistes. Plusieurs jeunes filles arrêtées là-bas auraient été impliquées dans cette pratique.

Amna Guellali de Human Rights Watch explique avoir rencontré la mère d’une Tunisienne de 18 ans ayant participé au djihad du sexe, après qu'elle a été approchée par l’organisation islamiste Ansar al-Charia. Mais le mystère demeure entier sur l’ampleur du phénomène —qui n’est en aucune façon lié à la Syrie.

«C’est un peu inquiétant de faire ce genre de déclarations et de ne donner aucune suite, fait savoir Amna Guellali. Le gouvernement soutient que plusieurs de ces femmes seraient revenues enceintes. Mais aucun suivi n’est fait ni par le ministère de la Femme ni par le ministère de l’Intérieur. Et il ne donnera pas plus d’informations.»

David Kenner (Foreign Policy)

Traduit par Raoul Mbog

Foreign Policy

Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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