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Qui sera comptable des surcoûts ?

Avec la partie construction, la réalisation des six centrales électriques d'une capacité totale de 8400 mégawatts ne dépassera pas les 5,5 milliards de dollars. Ce qui tranche totalement avec la réalisation des deux centrales de 2400 mégawatts facturée par Alstom et General Electric à 5,5 milliards de dollars. Est-ce qu'un jour les autorités politico-judiciaires ouvriront-elles ce dossier qui dégage une odeur de corruption pour exiger des comptes ?   A quel prix le marché de fourniture de six centrales électriques d'une capacité de 8400 mégawatts a été accordé au géant américain GE (General Electric) ? La réponse reste très confuse. En effet, si pour Sonelgaz (communiqué), le montant de cette transaction est de 1,9 milliard de dollars, pour Noureddine Bouterfa, son PDG, il est de 2,2 milliards de dollars, alors que pour GE (selon un communiqué officiel diffusé à partir de New York) le marché obtenu est de 2,9 milliards de dollars, un jackpot, pour le groupe américain que la partie algérienne veut à tout prix minimiser, en le saucissonnant. En réalité, le marché consiste en la fourniture de six centrales électriques d'ici à l'horizon 2017, dont l'installation se fera en plusieurs étapes et de ce fait le paiement se fera par tranches. Pour le démarrage de la première étape, Sonelgaz va payer 1,9 milliard de dollars pour acquérir les six centrales à cycle combiné, d'une capacité de 8000 mégawatts. En deuxième étape, et dès l'été 2014, GE devra fournir à l'Algérie (au prix de 800 millions de dollars) 24 turbines à gaz dérivées de moteurs d'avion, montées sur des remorques de poids lourds qui permettront, en cas d'une forte demande énergétique, d'augmenter la production de 528 mégawatts. Ce qui donne un montant global de 2,7 milliards de dollars, auquel il faudra ajouter la somme de 150 millions de dollars, le coût d'une unité à cycle simple d'une capacité de 370 mégawatts à ajouter à celles des installations, en cas de nécessité de renforcement du réseau énergétique. Cela nous amène au montant réel de la transaction annoncé par le groupe américain et arrêté à la somme de 2,9 milliards de dollars. L'opération est, selon le communiqué de Sonelgaz, «la plus importante des acquisitions de sa filiale SPE et dans l'histoire de l'électricité en Algérie». Pourtant, si nous la comparons à celle relative à l'acquisition, en 2007, des deux centrales électriques de Aïn Témouchent à Terga et d'El Tarf à Koudiet Edraouech, elle reste de loin moins onéreuse. D'une capacité de 2400 mégawatts (1200 mégawatts chacune), les deux installations ont été facturées par le même General Electric et le groupe français Alstom à 5,5 milliards de dollars. Certains vont trouver des justificatifs à cette onéreuse facture en affirmant que ce marché inclut également la partie construction et engineering. Des sources proches du dossier répondent : «Effectivement, Sonelgaz a opté pour le système du clé en main, en donnant le marché des deux centrales à Alstom et à General Electric. Etant équipementiers, les deux groupes ont sous- traité le volet engineering et construction avec l'égyptien Orascom pour Alstom, et l'espagnole Iberdrola, pour GE. Mais, pour les six centrales, Sonelgaz a revu sa politique. Elle est revenue à la pratique internationale. De tels projets ont besoin d'un équipementier et d'un constructeur. Ce qui a été fait pour les six centrales. Pour les équipements, nous sommes dans la moyenne du marché, et pour la construction également, puisque la moyenne proposée par les soumissionnaires (à l'avis d'appel d'offres dont les bénéficiaires ne sont pas encore connus), tourne autour de 500 millions de dollars pour chaque centrale. La construction des six centrales devra atteindre un prix moyen de 3,5 milliards de dollars. Ce qui nous amène à un prix total de 4,4 milliards de dollars pour l'achat de six centrales de 8400 mégawatts, alors que nous avons payé deux centrales d'une capacité de 2400 mégawatts à 5,5 milliards de dollars. Comment est-ce possible ?» L'interrogation se pose avec acuité et mérite d'avoir une réponse. Si aujourd'hui, Sonelgaz a pu réduire d'une manière significative la facture des installations énergétiques, pourquoi, il y a quelques années, a-t-elle accepté de payer lourdement les factures imposées par les deux fournisseurs, Alstom et GE, sachant que sur le marché international, comme l'a si bien déclaré l'actuel ministre de l'Energie et des Mines, Youcef Yousfi, le prix de 1000 mégawatts ne dépasse pas un milliard de dollars ? Encore une fois, c'est l'ancien ministre de l'Energie, Chakib Khelil, qui est pointé du doigt, ainsi que Farid Bedjaoui, présenté comme son «conseiller financier» par un des responsables de Saipem Algérie, lors de son audition par le juge du tribunal de Milan (Italie), qui enquête sur une affaire de corruption impliquant les dirigeants du groupe italien ENI et sa filiale en Algérie. Des sources bien informées précisent : «Des tractations ont eu lieu à très haut niveau pour surfacturer l'achat de ces deux centrales. L'Algérie a perdu deux milliards de dollars qu'elle aurait pu dépenser dans la construction d'hôpitaux, de centre anticancer, d'écoles et des logements, etc.» En réalité, la grande question que se posent nos interlocuteurs est de savoir si un jour, les autorités politico-judiciaires de notre pays demanderont des comptes aux responsables de ces dilapidations, comme cela a été le cas pour les poursuites pénales engagées contre Saipem, ou encore la décision de mettre sur la liste noire des marchés publics, comme le groupe canadien SNC-Lavalin, alors que c'est une seule de ses nombreuses filiales qui a été incriminée par la Banque mondiale ? Difficile d'avoir la réponse, dans la mesure où ni Alstom et encore moins General Electric n'ont jusque-là été inquiétés. Peut-être faudra-t-il attendre le départ de ceux qui les ont parrainés pour espérer voir la machine judiciaire se mettre en branle, sachant que le délit de corruption est imprescriptible...