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Que savons-nous du

En confirmant l'existence du jihad al-nukâh, le ministre tunisien de l'Intérieur a créé le buzz. Mais que savons-nous réellement sur ce phénomène? Pas grand-chose...

Femme membre de l’organisation al-Ikhlas, Alep, mars 2013. REUTERS / Giath Taha

C'est un fait accrédité par le ministre tunisien de l'Intérieur, Lotfi Ben Jeddou : des Tunisiennes seraient parties en Syrie pour « baiser » (al-nukâh ?????? s'emploie plutôt pour des animaux) avec des combattants. En offrant leurs corps, ces jeunes femmes doperaient la force des rebelles sunnites, de plus en plus salafistes. Elles pourront se targuer d'avoir accompli leur guerre sainte. Jusque-là, l'existence de ce phénomène en Syrie n'était qu'une simple rumeur qui ressortait de temps à autre dans les médias arabophones, sans faits établis. Une légende, disent certains.

Cet été, en Égypte, alors que les partisans des Frères musulmans occupaient deux places du Caire, leurs détracteurs les accusaient de pratiquer, eux aussi, le jihad al-nukâh dans leurs campements de fortune. Comme en Syrie, peu de sources viennent étayer la rumeur. Des jeunes membres de la confrérie ont préféré la tourner en dérision en montant une vidéo intitulée « jihad al-nukâh, reportage à l'intérieur de Raba'a al-adawiya« . 10 minutes d'images, un discours clairement anti-militaire et …aucune femme à l'écran.

 

Zones d'ombres

Mais ce jeudi 19 septembre, tout a changé. Le ministre tunisien donne du crédit et une ampleur médiatique à ce phénomène. Relayés dans un premier temps par l'AFP et al-Arabiya, les propos de Lotfi Ben Jeddou ont fait le tour du monde. En moins de 48 heures, il y a eu plus d'articles sur le jihad al-nukâh que tous les articles réunis sur le sujet depuis les années 1990. Tous répètent plus ou moins la même chose : «Des Tunisiennes font le jihad par le sexe».
A partir de là, on se dit : oui, ce n'est pas impossible, c'est une guerre. Elle est régie par des règles qui se contrefoutent du genre humain. Mais très vite, le scepticisme revient au galop : Pourquoi parlons-nous seulement des Tunisiennes? Pourquoi avons-nous très peu de sources fiables sur le sujet? La Syrie est devenue le paradis de la désinformation et du hoax : n'est-ce pas suffisant pour prendre avec des pincettes cette affaire de jihad al-nukâh ?

En Égypte comme en Syrie, la société est polarisée. Chaque camp utilise ses médias pour discréditer l'adversaire, notamment en relayant de fausses informations. Il suffit de regarder quelques secondes les télévisions syriennes et égyptiennes pour se rendre compte de l'étendue de cette propagande.

La mayonnaise a pris

Dans un article intitulé « Les autorités déclarent que les femmes tunisiennes se livrent au 'Jihad du sexe' en Syrie, mais quelle est la réalité?», Sana Saeed, rédactrice en chef pour Islawmix, s'étonne de la manière avec laquelle les médias occidentaux ont traité les propos du ministre tunisien. Elle s'est surtout intéressée à la couverture des médias américains : The Atlantic (Des adolescentes tunisiennes aident les rebelles syriens avec le « jihad du sexe»), Huffington post ( le « Jihad du sexe » engendre une augmentation des grossesses chez les femmes tunisiennes)...
L'article de Sana Saeed a le mérite de poser des questions, d'instaurer le doute là où il avait complètement disparu. Après avoir décortiqué jusqu'à la moelle les rares informations publiées sur le jihad al-nukâh, l'auteur tente d'expliquer pourquoi la mayonnaise a pris aussi vite. Outre le fait que le mot sexe accolé au mot musulman est souvent synonyme d'audience. Elle relaie notamment le témoignage de Ruth Michaelson, une journaliste qui a couvert la Syrie en septembre 2012 : cette pigiste voit dans le jihad al-nukâh une nouvelle mode qui suit celle des mariages entre les réfugiés syriennes et des hommes du Golfe.

Toutes les nuances et les questions posées ici n'invalident pas d'un trait l'existence du jihad al-nukâh en Syrie. Elles réinstaurent seulement un doute salutaire pour appréhender la guerre médiatique qui se joue dans le pays.

Nadéra Bouazza