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Djibouti: journal d’un ancien détenu qui veut rester anonyme

Les pages que vous lirez ont été écrites par un opposant politique passé par Gabode, un ancien détenu qui tient à rester anonyme. Il m’a demandé de donner, selon ses termes, de la visibilité à son récit de détention. Voici les deux premiers volets. Archive donc.

1ère partie : La prison, une école
Elle m'a appris, certes, à patienter pour mieux supporter la monotonie des lieux. Toujours le même espace, les mêmes murs, les mêmes coins, inchangés et résistants. Résistant car le regard s'en lasse. Seuls les yeux, détachés de l'esprit, se figeaient sur un endroit de l'enclos qui m'étouffait sans pour autant y prêter une attention particulière.
C'était un chez soi qui m'est étranger.
Pourtant, l'injustice a décidé que je passe ici des mois et des mois. Lents, ils s'écoulaient très lentement. Malgré tout, l'enfermement m'a petit à petit appris à accepter les conditions carcérales telles qu'elles étaient. A la longue, la cellule est devenue un espace à moi. Nous devenions deux complices car je lui ai dit beaucoup des choses et elle m'a promis de les conserver à jamais et sans souci.
Elle m'a appris également à voir toujours les mêmes personnes, aux mêmes moments, aux mêmes lieux. Une monotonie sociale que seule l'expérience carcérale permet la digestion. C'est la durée de l'isolement qui rend acceptable la fréquentation des mêmes personnes.
Elle m'a appris aussi à gérer des longues journées. Un défilé d'heures interminables. Heureusement, je me suis imposé un rythme de travail à l'issue duquel j'ai tiré la patience comme valeur.
Elle m'a appris la modestie de ma peine. Quelques années, seulement. En fait, pendant ma détention, des grands de la République ont disparu. Des gens auxquels beaucoup des Djiboutiens accordaient respect et reconnaissance. Ce sont des longues vies éteintes mais bientôt oubliées, et enfin ignorées. Seul, dans ma cellule, je me suis dit que tout finira un jour. Or, quelques années passé en prison, c'est nul. Au fil du temps, la prison m'a appris à relativiser la vie toute entière. Tout le monde finira par disparaître.
Elle m'a appris à positiver ma peine lorsque je l'ai comparée à celle écopée par certains détenus à Gabode. Il y a des condamnés à vingt ans voire trente ans de réclusion criminelle. Pis ! Certains, par désespoir, meurent après une grève de la faim très sévère. Catégoriquement, ils décident de disparaître sans rien laisser derrière eux. C'est affreux ! Moi, j'ai essayé de contribuer, avec le peu que je possède, à l'édification, certes, lente mais sûre, d'une vraie démocratie dans le pays. C'est à ce moment là que je me suis rappelé du sens noble de mon incarcération. C'est vrai, dès le début, je savais la valeur du sacrifice que j'ai fait. Hélas, l'oubli, caractéristique inhérente à l'homme ne cesse d'influencer mes comportements et réactions. En réalité, les détenus ayant des peines lourdes à purger m'ont appris à nouveau que j'étais un prisonnier d'opinion.
Elle m'a appris à s'évader autrement afin de mieux gérer l'enfermement. Notamment, la lecture était, malgré l'isolement, une manière de rencontrer d'autres expériences. J'ai lu des auteurs des différentes nationalités, des différentes cultures, de différents horizons. Chaque ouvrage que j'ai lu me permettait de sortir de la cellule, de Djibouti même et d'aller à la rencontre de celui avec qui je discute à travers ses écrits. Par conséquent, j'ai fait le tour du monde. C'était une évasion, un voyage sans passeport ni vision ni ticket. C'était le moment où mon exaltation se situait à son apogée. C'était merveilleux ! Dans ma détention, j'ai fait beaucoup des connaissances, beaucoup des découvertes. C'est une contradiction ! Mais c'est une réalité. C'est la lecture. Ecrire c'est aussi s'évader autrement. Dès que je prenais la plume, je quittais le monde et plongeais dans le monde des idées, de la création, de l'innovation. J'étais face à un défi plus grand que ma détention. Laisser quelque chose d'utile, d'historique à la progéniture. Je visais demain, je me rendais au futur, je bâtissais l'avenir. J'ai appris en écrivant. J'ai appris à réfléchir profondément. J'ai appris à écrire quelque chose qui m'appartient. J'ai appris à rester moi-même. Loin de l'influence de la technologie, dont internet est le chef de fil, je suis resté original. Méditer, c'est encore s'évader. C'était pour moi un exercice de sérénité. Méditer, c'est répondre à des questions monumentales : existentielles et pourquoi pas politiques.
Elle m'a appris à me connaître encore mieux. Connaître mes limites. Connaître mes faiblesses. Pour moi la détention était un face à face avec moi-même. C'était un point final à la fuite vers l'avant. C'était un arrêt net. L'occasion m'a été donnée de revisiter mes années de vie, de m'auto-évaluer. Je me suis engagé à visionner mon passé avec ses fautes, ses imperfections et ses maladresses. J'ai appris ce que je suis. J'ai appris que je suis un être très imparfait. L'essentiel, me semble-t-il, était de tirer des enseignements qu'il faut. Je me suis engagé de réparer les dégâts que j'ai causés tant que faire se peut.
Elle m'a appris la complexité de l'être humain j'ai parfois croisé des criminels, très sympathiques dans leur détention, mais horribles une fois les pieds à l'extérieur de la prison. Des récidivistes. C'est une contradiction. C'est la réalité.
Elle m'a appris la valeur de l'information. Les premiers jours de ma détention, avant de m'accommoder à la réalité retranchée qu'est celle de Gabode, je suis devenu comme coupé du monde. Le passage du réel auquel je me suis habitué au réel qui m'était imposé s'est opéré difficilement. Pour moi le monde a cessé d'exister. La pire des faims, c'est celle de l'information, dit-on. C'est exactement ce que j'ai ressenti en profondeur tout au début. Finalement, l'information a trouvé son chemin par le biais des visites et par le biais des moyens légalement autorisés par l'administration pénitentiaire.
Enfin, l'école qu'est la prison m'a appris encore d'autres choses qui vous seront communiqués dans le futur. C'est dans l'optique de partager cette expérience très modeste que j'ai pris la plume. A vous de juger
Fin de la 1ère partie.

2ème partie : La prison, une école.

Elle m'a appris à donner de l'importance à un geste quotidiennement banal.
Ordinairement, lorsque quelqu'un frappe à la porte de ton appartement, cela ne crée en toi aucun engouement. Parfois, on est las de l'ouvrir parce que les visiteurs se multiplient. C'est avec regain qu'on répond : « Qui est-ce ? ». En revanche, en prison, lorsque l'agent pénitencier commence à tourner la clé dans le cadenas de ma cellule, j'étais sans cesse pris par une immense joie. Le bruit engendré par le contact de ces deux objets, contradictoire dans leur fonction(le premier libère et le second enferme) faisait naître, en moi à chaque fois, un nouvel espoir. Parce que la clé, la libération, annonçait la visite de l'avocat, ou celle d'un proche, ou rarement, celle des membres d'une organisation internationale. En vérité, l'ouverture de la porte de ma cellule devenait pour moi un évènement qui était doté d'un caractère sacré parce qu'elle apportait comme nouvelle.

Elle m'a appris à (re)devenir un auditeur attentionné parce que l'autre dit dans le but de m'orienter ou de me consoler. En fait, le vendredi, lors des visites, j'écoutais avec intérêt ce que j'ai toujours dit moi-même. Les valeurs que j'ai tant prononcées, tant défendues, tant diffusées me sortaient de la bouche des autres. Je réapprenais ce que je savais, autrement dit, autrement conçu. C'est, me disaient les visiteurs, un rappel. Oui, c'était un rappel. Mais, c'est aussi un apprentissage. Je (re)devenais un enfant. Je tendais les oreilles. J'ouvrais mon c½ur. Je cachais mes sentiments et privilégiais la discrétion. Certains, en pleurant, me serraient entièrement très fort. Ils me disaient tout bas des mots très profonds, très sincères, touchant mon être le plus abyssal. J'ai (re)appris à écouter. Ecouter est une faculté.

Elle m'a appris à (re)devenir un homme social. En effet, dans la prison, la misère sévit la population carcérale, elle manque de tout. La plupart d'entre elle est livrée à elle-même. De temps en temps, je croisais quelques un des détenus à qui j'adressais la parole pour connaître les conditions de leur détention. Ils racontaient tous leur dénuement. Personne ne les rend visite. Pas d'avocat. Souvent, ils attendent des années durant, un jugement qui ne vient pas.
Ce sont les damnés de la terre. J'étais profondément touché par leur sort. Ils me demandaient si j'ai quelque chose à leur offrir, surtout du lait. Je répondais très chaleureusement à leur doléance. En réalité, je savais que le dés½uvrement touchait une large frange du peuple mais la prison m'a appris qu'elle gardait dans ses entrailles le pire dés½uvrement.

Elle m'a appris à m'organiser dans ma vie carcérale, tant sur le plan culturel et matériel. C'est-à-dire lire, adorer et travailler. Je travaillais car je faisais le ménage pour entretenir ma cellule. Apparemment, chez moi, j'étais gâté. Comme un prince, j'étais servi par ma famille. La prison m'a appris à être autonome.

A travers les visites, elle m'a appris que je me suis engagé pour conquérir une cause nationale. Le vendredi, jour de rassemblement dans la culture musulmane, continuait pour moi une rencontre avec le peuple. Je voyais passer presque toute la population. Je veux dire un échantillon. Toutes les classes et tous les âges étaient représentés dans le rendez-vous hebdomadaire. La prison, Gabode, étant distante par rapport à la ville, beaucoup venaient à pied pour soutenir ceux qui sont incarcérés pour l'intérêt de la République. Je me suis rendu compte que le peuple s'est engagé en même temps que moi.

C'est un réveil. Il était là dans les c½urs de nos citoyens. Il avait besoin d'une étincelle pour le propulser. Elle y est, faisant ensemble le reste du chemin.

Elle m'a appris à savourer le dehors, l'espace au-delà de la cellule. Chaque sortie donnant l'occasion de renouer avec l'extérieur, la cour de la prison, me procurait un sentiment de liberté. J'appréciais de nouveau les éléments de la nature qui, antérieurement, avaient rentré dans l'ordre de l'habitude. Le soleil, le ciel, l'espace et le courant d'air (re)devenaient pour moi un monde qui s'est rajeuni durant mon absence. En même temps, je me rajeunissais. Je retrouvais de la chaleur, de la vivacité. Je regrettais de ne pas avoir profité de ce milieu avant ma détention.

Elle m'a appris que j'étais libre car je l'ai choisie. Oui, je l'ai choisie. Personne ne me l'a choisie. Je savais que le mouvement auquel j'ai adhéré débouchait sur elle. Je savais que la dictature bannit toutes les ½uvres libératrices. J'accuse la domination. Je rejette la soumission. J'étais adepte de la liberté et je la suis. J'étais détenu dans un enclos, mais à vrai dire, j'étais libre. J'étais enfermé parce que j'avais dit librement ce que je pense. Point de regret. Je suis fier de ma liberté. Pour moi, la prison était un choix. Non une erreur. Pas une surprise.
La vraie liberté est celle du c½ur et de l'esprit.

Enfin, je vous laisse sur ces mots et vous promet la suite de ma petite expérience dans les jours qui viennent.

Fin de la 2ème partie

 

NB: Je ne suis pas l’auteur de ces lignes, seulement le passeur honoré de la confiance qu’on lui témoigne.

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