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La libido racontée par des Egyptiens

La libido nous dit quelque chose de la société égyptienne. C’est évident pour certains. Moins pour d’autres. Pour nous convaincre, Youssef Alimam et sa troupe d’amis ont réalisé un documentaire. Un subtil mélange d’absurde et de statistiques.  Mise en ligne le 13 septembre, le documentaire intitulé libido s’apparente à un cours loufoque donné à des ignorants du sexe. Les ignorants du sexe, ce sont les Égyptiens. Pourtant, cette question les intéresse. Il suffit de voir la place que le mot sexe tient dans les recherches Google ou même les fréquentations de sites pornographiques. Hum Hum, ces sites sont officiellement interdit, mais à l’âge de la Toile, les interdits ne demandent qu’à être transgressés. La société, elle, elle fait l’autruche. Quoi?Le sexe avant le mariage? La! Nous somme respectables! L’honneur, tu as oublié l’honneur?

Entre les murs de l’école et de la maison familiale, le mot sexe est interdit. Pas seulement le mot, les images aussi. C’est le tabou d’une société qui fait de la religion sa colonne vertébrale et du sexe, une erreur. Au final, tout ce qui renvoie à la sexualité doit être réprimée, cadenassée. Là, intervient la libido, métaphore de Sigmund Freud pour désigner les pulsions sexuelles. Plus la société cadenasse et nie l’importance du sexe, plus les pulsions sexuelles sont grandes. CQFD. Comme le démontre le professeur et son élève Mazen, une libido frustrée entraînent des comportements hystériques. Parfois violents: 50% des Égyptiennes disent  être harcelées sexuellement tous les jours. Le documentaire montre que la société a sa part de responsabilité dans ces harcèlements: en bannissant le plaisir sexuel de son vocabulaire, elle crée des générations d’hommes frustrés et  gavés aux films pornographiques. Et les femmes?

Aux début du XXième siècle, au c½ur de la Nahda ou Renaissance arabe, ces questions étaient déjà soulevées. Alors que les Égyptiens en mal d’amour s’abreuvaient de lectures romantiques, la revue encyclopédique al-Muqtataf, dirigé par le Libanais Yaqub Sarruf, dénonçait le caractère nocif des romans et des poèmes d’amour. A cette époque, déjà, on conseillait aux parents de surveiller les lectures de leurs enfants et particulièrement celles qui exciteraient leur « sensualité »:

 » Le jeune homme qui a lu un roman d’amour saisit toutes les occasions pour en lire d’autres semblables, perd inutilement son temps, pervertit son goût, néglige ses devoirs et tombe parfois dans les rets d’un amour précoce qu’il n’a pas en lui-même la force de réfréner; il gaspille ainsi sa jeunesse et finit par le regretter. (…) Les parents « ne doivent pas mettre entre les mains de l’enfant des livres, romans ou poèmes d’amour qui excitent sa sensualité et ne contribuent en rien à améliorer ses m½urs. » ( Extrait de Histoire de la littérature arabe moderne, Tome II, anthologie bilingue, Sinbad)

Nadéra Bouazza