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La Polit-Revue : L’inquisition fait sa rentrée

Il y avait de quoi devenir superstitieux vendredi 13 septembre, pour peu que l'on soit un professionnel des médias. Hasard du calendrier ou cabale méthodique, la rentrée politico-judiciaire avait un air de déjà vu...

« Journalistes, rangez vos RPG ! »

La phrase est celle d'un simple passant à Bab Bnet vendredi, adressée, en pointant vers leurs caméras, aux confrères de Zied el Héni, Zouheir Eljiss et Tahar Ben Hassine. Tous comparaissaient le même jour, provoquant une agitation sans précédent jusque dans l'enceinte du Palais de justice.
Malgré le malaise ambiant, c'est une injonction à l'ironie typiquement tunisienne, qui synthétise en quelques mots le contraste saisissant entre une justice minutieusement procédurière s'agissant des crimes de lèse-majesté commis par les journalistes, et une justice jusqu'à récemment magnanime à l'égard de « l'anarcho-djihadisme ».

L'affaire Zouheir Eljiss remonte à mars 2013. Son crime ? Avoir invité à son émission de radio un analyste libanais qui a affirmé que Moncef Marzouki percevait toujours un salaire de la chaîne al Jazeera. Un mois et demi plus tard, la présidence de la République saisissait la juridiction chargée des contentieux de l'Etat pour diffamation.

Aujourd'hui, le Palais de Carthage a beau jeu de tempérer en évoquant que sa plainte au civil ne concernait que le seul Salem Zahran et de se laver les mains d'un parquet zélé qui a tenu à poursuivre également le chef de rédaction et l'animateur d'Express FM, le mal est fait : nul ne tient pour crédible cette version d'un ministre de la Justice Ben Ammou soudainement converti à l'esprit d'initiative, lui qui se fait tellement petit qu'il a disparu des écrans radars ces derniers temps.

Le cas Tahar Ben Hassine est plus polémique. Le propriétaire d'Elhiwar Ettounsi a progressivement fait de la lutte anti islam politique une affaire personnelle. Cela l'a conduit à entrer au bureau politique de Nidaa Tounes, avant de se séparer de son rédacteur en chef démissionnaire Aymen Rezgui, et de monopoliser une antenne dont il a fait une tribune, appelant tour à tour le peuple, puis l'armée et les forces de l'ordre à l'insurrection, persuadé que la Tunisie est déjà « sous dictature islamiste ».

Malgré tout, le ministère public aurait pu ignorer ce qui passait déjà pour des excentricités de l'« oncle Tahar », lui qui avait donné la parole aux opposants nahdhaouis d'hier. En optant pour le tout répressif, l'actuel pouvoir est décidément résolu dans une stratégie qui s'avère pour l'instant une véritable machine à fabriquer des héros martyrs de la liberté d'expression, du lanceur d'½uf bizuteur de ministre au PDG « mettant en péril la sûreté de l'Etat », en passant par le syndicaliste policier aigri jugé « trop bavard » Walid Zarrouk, incarcéré lui aussi cette semaine.

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Zied el Héni, l'incarcération de trop

Mais c'est en s'en prenant de manière très cavalière à Zied el Héni que le pouvoir judiciaire va franchir toutes les lignes rouges, avec un incroyable mandat de dépôt sans audition préalable de l'accusé. Une procédure expéditive digne d'un membre du grand banditisme.

Là aussi, il s'agit d'un personnage haut en couleurs dont la croisade anti islamiste l'a fait se déplacer jusqu'en Syrie cet été dans une aventure discutable, côté régime. Mais malgré ces excès, qui lui ont fait par ailleurs claquer la porte du SNJT en février dernier, l'homme est avant tout l'un des symboles de la lutte anti dictature bénaliste, pionnier notamment dans le combat contre la censure de l'ex Agence tunisienne de l'Internet.

Là aussi il s'agit d'une implication pour le moins lointaine dans un dossier lui-même grotesque, celui de l'emprisonnement sans fondement légal du caméraman ayant filmé l'« entartage » cité plus haut. Quand bien même Zied el Héni aurait diffamé un fonctionnaire, le procureur de la République en charge de l'affaire, celui-ci se réfère en l'occurrence contre toute logique à l'obsolète article 128 du Code pénal (potentiellement deux ans de prison), et non au décret-loi 115 relatif à la liberté de la presse datant de novembre 2011.

Nous sommes surtout en présence d'un cas d'école de conflit d'intérêts, voire d'un vice de forme, le procureur Tarek Chkiwa étant plaignant et ayant sous sa tutelle la 10ème chambre d'accusation ainsi que le juge d'instruction supervisant l'enquête. Enfin, c'est le weekend qui est cyniquement invoqué comme prétexte à l'impossibilité de libérer provisoirement el Héni sous caution avant lundi.

Au-delà des dérives procédurales, ce degré d'improvisation dans le traitement de dossiers pourtant hautement médiatisés révèle un profond mépris pour l'unique acquis tangible de la révolution qu'est la liberté de la presse. Plus inquiétant encore est le total mépris de la nouvelle donne révolutionnaire, dont on pourrait se dire qu'elle aurait poussé les adeptes des méthodes autoritaires d'antan à réfléchir deux fois avant d'envoyer de tels signaux liberticides.

Et là aussi le gouvernement plaide nonchalamment la séparation des pouvoirs. Or, l'exécutif est au minimum coupable de ne pas avoir édicté une politique pénale claire en matière de procédures initiées contre le secteur sensible de la presse. Un silence qui constitue en soi une complicité indirecte, en ce qu'il donne carte blanche au parquet pour revenir à des pratiques type chasse aux sorcières.

Le retour de bâton se fera dans la rue.

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L'opposition patine

Mercredi l'Algérie d'hier recevait en quelque sorte la Tunisie d'avant-hier.

Vongt-quatre heures après avoir rencontré à Alger Rached Ghannouchi, le président Bouteflika recevait Béji Caïd Essebsi, un ballet protocolaire désormais habituel faisant de facto de ce dernier le représentant autoproclamé de l'opposition.

Sur la télévision d'Etat algérienne, la première rencontre est muette. Pour la seconde en revanche, la chaîne laissera filtrer cette déclaration d'Essebsi : « La Tunisie ne va pas bien ». Le chef de Nidaa Tounes affirmera avant de rentrer qu'il a trouvé un Bouteflika « en grande forme physique et intellectuelle ». Les images donnent plutôt à voir davantage le pénible spectacle d'un homme mentalement absent, aux gestes désarticulés, l'ombre de lui-même.

Quasiment inactif sur le terrain cette semaine, le Front du salut national a connu une certaine apathie, incapable de réagir ni à la reprise des travaux de l'Assemblée, qui se fera sans ses élus, ni à la fuite d'une importante note révélant que la CIA avait alerté les autorités 12 jours avant le meurtre de Mohamed Brahmi, et encore moins à la délocalisation dimanche du sit-in Errahil, pratiquement démantelé pour cause de rentrée scolaire.

Si « la mobilisation de la dernière chance » annoncée pour le mardi 17 septembre à la Kasbah n'est pas au rendez-vous, l'opposition restera cantonnée aux annonces de calendriers et de feuilles de route, ce qui finira par pousser l'UGTT dans ses derniers retranchements : brandir l'épée de Damoclès de la grève générale.

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Nawaat

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