mis à jour le

L’appel du large

A pied, à cheval ou en voiture, sur des embarcations de fortune ou dans les soutes d'un paquebot et, pour les plus aisés, en avion ou en transatlantique, ils fuient. D'Europe et du Maghreb, d'Afrique noire et d'Asie, des pauvres, des riches et des moins riches, des diplômés et des sans diplôme, des actifs et des retraités partent par milliers, chaque année, de leur pays et cherchent ailleurs une terre plus accueillante, une vie qui leur permettra de s'épanouir ou, quand elle est sur le déclin, de jouir paisiblement des lieux, souvent plus lumineux et plus beaux, où ils se sont posés. Illusions ? Peut-être, ou pour certains. Les 80 000 retraités français installés en Espagne ou à Essaouira, au Maroc, se déclarent si satisfaits de leur sort que 800 000 autres rêvent de les rejoindre(1). De nombreux actifs - urbanistes, entrepreneurs, enseignants, chercheurs - se félicitent d'avoir trouvé dans un autre pays européen, en Afrique, en Asie du Sud-Est, en Australie, aux Etats-Unis la possibilité d'exercer leurs talents, comme bien des jeunes «Beurs» se réjouissent d'avoir rejoint les pays du Golfe. Plus d'un diplômé sur quatre, en France, se dit prêt à émigrer, et les non diplômés sont de plus en plus nombreux à vouloir se fixer en Allemagne, en Autriche, aux Pays-Bas, au Danemark, où les entreprises forment elles-mêmes, puis emploient ceux qu'elles recrutent sans titre. Les raisons de tous ces départs sont assurément très variées : coût de la vie nettement moins élevé pour les retraités qui s'installent au Maroc ou en Tunisie, accès plus facile à l'emploi dans des pays qui jugent moins les postulants sur leurs diplômes que sur leurs aptitudes, plus grande facilité de créer une entreprise là où ne sévit pas une bureaucratie tatillonne, pression fiscale moins forte ailleurs, absence de discrimination raciale ou sexiste... Il y a toujours, à l'origine de la décision de partir, une raison «objective», mais pas seulement, et cette raison-là, pour beaucoup, est loin d'être la plus déterminante. C'est l'absence d'espoir - à la lettre, le désespoir - qui, dans les jeunes nations, pousse tant de jeunes à partir ou vouloir partir. Les anciens, qui souvent se sont battus pour libérer leur pays de l'occupation étrangère, les accusent de n'avoir aucun sens patriotique. Mais que leur proposent-ils, ces «patriotes» qui, s'ils dénoncent à longueur de discours les méfaits du colonialisme, se précipitent, au moindre bobo, chez leurs anciens maîtres ? Que leur offrent-ils, ces valets attardés du colonialisme, qui envoient leurs enfants étudier à Londres ou à Paris, puis à leur retour leur confient les meilleurs postes ? Ecoles en jachère, hôpitaux délabrés ou sans moyens, immeubles vétustes, chômage massif et corruption généralisée : tout neufs, tout beaux le jour de l'indépendance, ces pays sont devenus des souks où tout s'achète et se vend. D'où cette fuite éperdue vers des rivages que tant de jeunes s'imaginent plus cléments et que trop souvent ils n'atteindront pas. Ceux des pays riches auraient, apparemment, toutes les raisons d'y rester. Et ce ne sont pas les conditions matérielles de vie qui les font partir : la plupart mangent à leur faim et ne dorment pas dans la rue.  Mais l'homme, comme on le sait, ne vit pas seulement de pain : il a besoin d'entreprendre, de déployer sa liberté, de créer. Et d'abord d'être à l'aise là où il vit. De respirer un air pur. Et pourquoi pas de rêver à des lendemains qui chantent ? Le malheureux ! Il vit dans de vieux pays, des pays «moisis», comme dit Philippe Sollers, où l'air est pollué, et pas seulement par les voitures et les usines. Mais par la haine de l'autre d'abord, de l'étranger, même s'il est né en Europe et jouit d'une nationalité européenne. Xénophobie, islamophobie rendent l'atmosphère irrespirable : il n'est pas de jour où l'on n'annonce qu'une mosquée ou une synagogue ont été attaquées, des tombes profanées, des musulmans agressés. Pas de jour où un dirigeant ne parle de renforcer la sécurité, pas de jour où, si l'on n'attaque pas des musulmans, on ne manifeste contre les homosexuels. La haine est à l'Europe ce que le diesel est à une voiture : son carburant. Une haine généralisée, qui ne vise pas seulement l'autre, le «différent», mais tout un chacun et se manifeste, sans parler des viols et des meurtres, par ces «incivilités», comme on dit «pudiquement» (hypocritement), qui touchent tout un chacun : bousculades, grossièretés, rixes. Quelle raison y a-t-il de rester dans des pays qui ont bradé le peu de démocratie qu'ils avaient, oublié leur culture, perdu leur indépendance, qu'aucune espérance collective ne porte et où chacun, livré à lui-même, se bricole comme il peut une existence au  rabais ? Comment s'étonner que beaucoup prêtent l'oreille au poète qui, du haut du cimetière de Sète, les invite --Le vent se lève, il faut tenter de vivre(2) -- à prendre le large» ? -1)  Cf. Le Monde, 1er août 2013. -2) P. Valéry, Le Cimetière marin   (note de la rédaction).

El Watan

Ses derniers articles: Programme AADL 2 : les résultats communiqués  Tizi Ouzou : Les retraités de l‘ANP s’organisent  Sellal : Les visites de terrain n'ont rien