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Si loin du 4e mandat

Dans la nuit du 31 août, les inondations de la wilaya de Khenchela ont officiellement causé la mort de quatre enfants et des pertes matérielles considérables. Si la rentrée scolaire a été relativement bien gérée, le secteur agricole, majoritaire dans la région, se porte beaucoup plus mal. Il est parti aussi vite qu'il est venu. L'oued est totalement à sec. Difficile d'imaginer qu'il y a dix jours à peine, le cours d'eau était sorti de son lit, emportant tout sur son passage. Dans son sillon, les déchets ont remplacé l'eau déferlante. Coincés sur les arbustes, des sacs en plastique bleus, roses et blancs, aux couleurs des écoliers, semblent baliser le chemin de l'oued. Ils nous dirigent vers deux des communes les plus touchées par les inondations du 31 août. «A Taouzient, on aurait dit qu'il pleuvait de la boue», se souvient le wali de Khenchela, Djelloul Boukarabila. Sur les huit villes concernées, c'est de loin la plus sinistrée. Des flaques d'eau et des amas de boue, parfois hauts d'un mètre, jalonnent les rues. De petites piles de sacs de semoule traînent devant les maisons. Aucun logement n'est épargné, soit 861 familles. Pourtant, seulement six d'entre elles ont été relogées. D'abord dans les écoles, pendant 48 heures. Puis au sein de l'ancien bâtiment de la garde communale, un établissement administratif inoccupé. Aujourd'hui, seules deux familles y trouvent encore refuge. «Par fierté, les gens préfèrent regagner très vite leur maison plutôt que d'être relogés par les autorités locales», avance-t-on au siège de la wilaya. A l'entrée de la garde communale, un jeune homme déblaie les dernières traces de boue à l'aide d'une raclette. Bientôt, une petite fille prend le relais. A l'intérieur, Hassan, père de neuf enfants, explique que son fils de 6 ans a été blessé à la cheville durant les inondations. «Je suis venu ici les mains vides, j'ai tout perdu», s'exclame-t-il. Il ne peut envoyer ses enfants à l'école, bien qu'elle soit ouverte. «On va préparer un cartable et des affaires scolaires, avec une aide de 3000 DA par enfant», s'empresse d'ajouter un employé de l'APC. Hassan restera un mois dans cet établissement désaffecté avec sa famille. Son frère, à l'inverse, ne souhaite pas quitter sa propriété. HUMIDES A quelques rues de là, Salah est tranquillement assis sur un petit tas de boue séchée, près de chez lui. Le gardien des lieux nous salue avant de nous faire visiter sa maison, cachée par un mur de briques fraîchement cimentées. «L'eau est entrée par la porte extérieure et le mur s'est écroulé», explique un jeune homme. En guise de fixation, de grosses pierres retiennent le toit en tôle. Dans toutes les pièces, les rares objets sauvés, comme les ustensiles ou la machine à laver, sont surélevés sur des tables improvisées. A certains endroits de la ville, l'eau est montée jusqu'à 1 m 40. A chaque fois, les propriétaires pointent du doigt le niveau de la crue sur leurs murs encore humides. A chaque fois, seul un matelas posé à même le sol occupe l'espace de grandes pièces vides. Etait-ce une chambre ou le salon? Le carrelage et les murs vierges de tout meuble, de toute décoration, ne laissent aucun indice. «On a tout rangé dans les placards, tout est protégé», justifie Sherif Boufekren. «La Protection civile m'a trouvé avec de l'eau jusqu'à la taille», mime le retraité, âgé de 78 ans. A l'étage, le père de famille conserve les documents administratifs endommagés. «Ah ! les fleurs posées sur les meubles sont intactes, mais pour le reste...», déplore-t-il d'un ton ironique. La carte d'immatriculation, celle du groupe sanguin, les papiers d'identité... D'une main fébrile, Sherif étale un par un les précieux documents. «Regardez, il ne reste absolument rien.» FUREUR    «Je n'ai rien reçu de la mairie, walou, pas même une cigarette, ajoute-t-il. Ce sont les gens qui s'aident entre eux». L'enveloppe de 42 millions de dinars, allouée pour les familles sinistrées, prévoit pourtant la fourniture de 5000 couvertures, 3000 matelas, 4000 kits alimentaires ainsi que 5000 trousseaux scolaires. Or, cette somme ne suffira pas même pour tenir une semaine. «Cette estimation n'était qu'un premier constat. Mais les gens ont tout perdu. Leurs besoins réels sont bien plus grands», confirme-t-on au siège de la wilaya. La commune de Yabous bénéficie d'un budget conséquent pour la réhabilitation de 200 logements précaires. Toutefois, le président de l'APC aussi juge l'aide de la Direction de l'action sociale (DAS) trop faible dans l'immédiat. «Nous n'avons reçu que dix couvertures», indique-t-il. Un chiffre dérisoire, comparé aux 200 familles sinistrées. La fureur de l'oued n'est pas seule responsable des ravages : la région se situe dans un couloir de grêle. Des grêlons gros comme des balles de ping-pong se sont abattus sur Khenchela et ses environs. Avec pour conséquences des effondrements de toitures, une hécatombe d'ovins et de lourdes pertes agricoles. «Lorsque j'ai entendu la grêle tomber, j'ai couru hors de la maison avec ma famille. L'eau montait trop vite. Je n'ai rien pu faire pour mes bêtes», raconte Tayeb, un habitant de Taouzient. Entre ses mains, il fait défiler les photos du sinistre. L'éleveur s'attarde sur celles de ses moutons gisant dans la boue. Au total, vingt-cinq d'entre eux sont morts. La population reste surprise par l'ampleur de cette chute de grêlons. «Je n'avais jamais vu d'inondation comme celle-ci. J'ai connu un vent de sable il y a dix ans, mais ça jamais», soutient Sherif. Même constat du côté de la direction des services agricoles. «C'est la première fois qu'on voit ce genre de grêlons, c'est exceptionnel», tient à signaler un représentant de la direction des services agricoles (DSA), photos à l'appui. «Nous demandons des filets de grêle depuis longtemps, c'est notre principal problème, mais nous n'en avons jamais eus». «Les grêlons étaient gros comme ça», lance Ayachi, un agriculteur de Yabous, en ramassant une pomme. Sur ses trois hectares, 1200 pommiers sont détruits. «C'est la pire catastrophe que j'ai connue», assure-t-il d'un air fataliste. GRENADES L'inondation laissera des séquelles durables chez les agriculteurs. La commune de Yabous, à une trentaine de kilomètres environ de Taouzient, est connue pour sa production de pommes et autres fruits, tels que les figues, les melons ou encore les grenades. Aux alentours de la ville, pas moins de 3175 hectares sont détruits. C'est-à-dire la totalité des terres agricoles. Le coût des dégâts est estimé à 140 millions de dinars. «Les agriculteurs assurés seront indemnisés. Les autres auront une aide à la production, à la reprise de leur activité», assure le wali. Depuis la route, hormis quelques grillages cabossés, rien ne laisse deviner la chute d'une violente pluie de grêle sur les champs de pommiers. Il faut s'approcher de près pour se rendre compte de l'étendue des dégâts. Des centaines de pommes pourrissent au sol. Celles restées sur les branches portent les stigmates de la catastrophe : trouées, abîmées, rougies, les pommes de Yabous sont invendables. D'habitude achetées à 80 DA le kilo, elles n'en valent aujourd'hui que 5. Alors Lakhel, propriétaire de quatre hectares de pommiers, préfère les donner. Il sait que même avec les pommes les mieux préservées, il ne peut concurrencer les agriculteurs de Bouhmama, commune voisine, où le fruit se vend à 100 DA le kilo. «On s'attend à une année de chômage, car la ville a une vocation agricole. Il n'y a pas d'industrie, peu de commerces. C'est notre seul revenu», s'inquiète Brahim Fertas, délégué à la DSA de Yabous. Personne ne se fait d'illusions sur les rendements agricoles à venir, alors même que la production de fruits constitue l'une des richesses de la wilaya. NUIT ET JOUR Survenue une semaine avant la rentrée scolaire, l'inondation annonçait un désordre administratif sans nom. Consciente de l'enjeu, la wilaya de Khenchela s'est efforcée de nettoyer la douzaine d'établissements scolaires sinistrés dans les meilleurs délais. «Des équipes de nettoyage ont travaillé 48 heures, nuit et jour, afin que tout soit prêt pour le dimanche suivant», affirme Djelloul Boukarabila. De la maternelle au lycée, tous les jeunes ont ainsi pu rejoindre l'école normalement. Quelques jours après la rentrée, seul le lycée de Taouzient garde les portes closes. Ici, la boue a atteint une hauteur record de 1m60 à l'intérieur des bureaux et des salles de classe. Le mur ceinturant l'établissement s'est effondré. «Le gros du travail est fait, nous avons déjà commandé les nouveaux livres», assure l'intendant du lycée, Salim Arab. La perte est estimée à 100 000 DA. Mais pour lui, «le problème n'est pas l'argent, ce sont les efforts à fournir pour qu'en quatre jours tout soit réglé». Les manuels scolaires, maculés de boue, sont stockés dans une petite salle. Celle d'à côté abrite les mêmes ouvrages flambant neufs, prêts à être manipulés par leurs futurs propriétaires. Au plus tôt, le dimanche 15 septembre. Contrairement à l'oued, la vie à Taouzient a repris son cours. Les commerçants n'ont pas subi l'inondation. Dès le lendemain de la catastrophe, ils ont repris leur activité après un grand coup de nettoyage. Piétinée, asséchée par le soleil, la boue craquelée forme comme une seconde couche de terre sur les trottoirs. Preuve que le temps a, lui aussi, bien fait son travail.

El Watan

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