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Sénat : Ne pas se contenter du consensus, promouvoir la concertation.

En ce lundi 9 septembre 2013, Boulkindi Couldiati a écrit : « La technocratie est un art, la politique en est un autre ». Couldiati, dans le quotidien privé burkinabè Le Pays, fait ce commentaire au sujet de l'équipe gouvernementale mise en place à Bamako au cours du week-end. Le journaliste semble douter que les technocrates aient les réponses aux questions que posent les populations. Or, ce commentaire s'applique, aussi, à ce qui se passe actuellement au Burkina Faso au sujet du projet de création d'un sénat. Et il faut bien reconnaître, quel que soit le « camp » dans lequel on se situe, que la politique est un art que maîtrise le « Pays des hommes intègres ».

Blaise Compaoré, Bongnessan Arsène Yé et Assimi Kouanda, les personnages-clés de cette affaire du Sénat burkinabè, sont des politiques. Tous trois ont été formatés par le militantisme dans des organisations « révolutionnaires » et ont acquis une longue expérience de la gestion des affaires politiques. Le technocrate pense qu'il suffit d'avoir raison - et, bien sûr, c'est lui qui a raison puisqu'il a la « connaissance » - pour que tout le monde se range à ses décisions ; ceux qui ne le font pas sont des imbéciles ou des idéologues qui n'ont rien compris. Autant dire que le technocrate est rigide. Le politique sait que lorsqu'on navigue, il faut prendre en compte le vent réel et pas seulement le vent apparent ; et que le louvoyage est une nécessité tout comme la connaissance de la force des courants. A vouloir aller à toute force tout droit, on risque de s'échouer ou de couler. Surtout quand la mer est forte et que la tempête menace.

En matière de louvoyage et de connaissance des courants, le Burkina Faso montre aujourd'hui l'exemple. Le Sénat burkinabè a fait l'unanimité contre lui dans la sphère urbaine, au sein de ceux qui se préoccupent de la vie politique du pays sans pour autant s'y investir. Inutile et coûteux ! Blaise Compaoré a entendu la rumeur qui montait de la rue. Le 12 août 2013, il a demandé à ce que le « processus d'opérationnalisation » du Sénat soit réexaminé par « le Comité de suivi et d'évaluation de la mise en ½uvre des réformes politiques consensuelles » (cf. LDD Burkina Faso 0376/Lundi 12 août 2013). Ce qui a été fait.

Le « rapport d'étape circonstancié » a été remis officiellement au président du Faso le vendredi 30 août 2013 (cf. LDD Spécial Week-End 0600/Samedi 31 août-dimanche 1er septembre 2013) ; et a été largement commenté dans la presse burkinabè. J'en avais tiré la conclusion que « le consensus des décideurs n'est pas, pour autant, la concertation avec les acteurs » (cf. LDD Burkina Faso 0379/Mardi 3 septembre 2013).

A la veille du week-end, Blaise Compaoré a pris acte de ce rapport. Le communiqué de la présidence du Faso, publié le vendredi 6 septembre 2013, appelle effectivement à « élargir les concertations » entre les différents acteurs : « les composantes sociales et politiques ». Mais la prise en compte des courants et du louvoyage ne fait pas oublier l'objectif à atteindre. Blaise a ainsi rappelé que « le Sénat est une institution d'un grand intérêt pour la démocratie » et a souligné « la pertinence de cette institution républicaine ». Mais, a-t-il souligné, à condition « d'élargir [...] la production législative [...] à des composantes non partisanes ». Un technocrate serait parti du principe que le Sénat est inscrit dans la Constitution et que sa contestation n'était pas fondée. Un technocrate ; pas un politique !

Le communiqué présidentiel du vendredi 6 septembre 2013 est tombé à temps pour être lu au « 20 heures » de la RTB. Sans que sa lisibilité soit significative pour les téléspectateurs ; ils en retiendront que le président du Faso maintient le projet de Sénat. Pour le reste... ! Pour le reste, cela relève, une fois encore, du politique. Cela tombe bien, le comité restreint de suivi des travaux du CCRP tenait, le samedi 7 septembre 2013, à la salle de conférences de Ouaga 2000, une réunion de presse. Présidée par le ministre d'Etat chargé des Réformes politiques : Yé. Et à laquelle participaient le président du comité restreint, membre de l'opposition non affiliée au CFOP (autrement dit l'opposition radicale), les représentants des communautés religieuses, de la majorité présidentielle, de la chefferie traditionnelle. Pendant plus de trois heures, la presse va écouter les orateurs et débattre. Longue leçon d'explication ; que les journalistes auront la journée du dimanche pour digérer. Rien de neuf dans le fond : le Sénat est un projet incontournable. Mais, dans la forme, la perception est forte qu'il y a volonté, du côté du pouvoir, de ne rien radicaliser ni brusquer ; et qu'il convient de calmer le jeu.

La politique, c'est aussi de la pédagogie ; et une « stratégie de communication » devrait être prochainement élaborée à destination des populations. On aurait pu y penser avant. Sauf que la « technicité » du dossier a laissé penser que la population ne s'en emparerait pas. Mauvais calcul dans un contexte de grogne sociale liée à la « vie chère ». Sans oublier la chronique d'une alternance annoncée par la Constitution en 2015. Sauf si l'article 37 limitant à deux le nombre de mandats présidentiels était abrogé ; c'est un point d'achoppement dès lors que l'opposition affiliée à la CFOP présente le Sénat comme l'institution qui permettra cette abrogation.

Mais on perçoit bien que les communiqués de la présidence du Faso du 12 août et du 6 septembre 2013, ainsi que la publication du « rapport d'étape » et la conférence de presse du « Comité de suivi », sont autant de signaux du pouvoir de sa volonté de relancer la « concertation » sur la forme même si, sur le fond, le Sénat ne saurait être remis en question. « Il n'est jamais trop tard pour discuter. Ce dialogue est indispensable pour permettre de maintenir la cohésion sociale » a souligné Marc Somda, représentant des communautés religieuses au sein du CCRP.

On s'attend d'ailleurs à ce que les évêques, qui avaient alerté sur le risque de « poudrière sociale » (cf. LDD Burkina Faso 0374/Lundi 22 juillet 2013), prennent désormais en compte le souci de « concertation » du pouvoir. Même chose du côté de « l'opposition » non radicale. L'ADF/RDA, qui avait pris ses distances au moment des « marches » contre le Sénat tout en étant membre de la majorité présidentielle, affirme partager désormais les conclusions du « rapport d'étape ». Yé a d'ailleurs annoncé qu'un projet de loi serait prochainement déposé sur les partis politiques de l'opposition afin de clarifier leur situation sur l'échiquier burkinabè.

Du côté du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), le parti présidentiel, même volonté de calmer le jeu. Pendant les « marches », son secrétaire exécutif, Assimi Kouanda, n'avait pas été dans la même... démarche et il avait violemment fustigé l'opposition radicale et les « anti-sénat ». Lors de la 50ème session ordinaire du BP du CDP, qui s'est tenue le samedi 7 septembre 2013, Kouanda a pourtant affirmé : « Les points de vue se rapprochent sur cette question de la mise en place du Sénat, au fur et à mesure que l'on avance, même s'il y a encore des réticences ». Kouanda appelle même à « renforcer le dialogue entre les différentes composantes », y compris au sein de la mouvance présidentielle. Ce changement de ton s'explique par la prise en compte de la conjoncture sociale difficile qui est celle du Burkina Faso aujourd'hui. Kouanda ne le cache pas : il s'agit « de fortifier la paix sociale, la cohésion entre les Burkinabè, renforcer le dialogue entre les différentes composantes de notre société mais également le dialogue et la concertation entre les formations politiques ».

Dans cette affaire du Sénat burkinabè, le CCRP et le CDP jouent leur rôle : celui d'écran. Ils protègent ainsi la fonction présidentielle qui se trouve, du même coup, au-dessus de la mêlée. C'est sans doute aussi la raison pour laquelle le président du Faso se dispense d'intervenir publiquement sur le sujet, ses décisions étant exclusivement formulées par voie de communiqué. Politique, pas technocratique ! Couldiati a raison, ce sont deux « arts » différents !

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

Le Faso

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