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Sur le Nelson Mandela Square, à Sandton City. © Sabine Cessou, tous droits réservés.
Sur le Nelson Mandela Square, à Sandton City. © Sabine Cessou, tous droits réservés.

Sandton, un rêve sud-africain à l’américaine

Sandton City, banlieue chic de Johannesburg née de l'exode post-apartheid, est signe d'une ouverture cosmopolite pour certains et le symbole de l'aliénation sud-africaine pour d'autres.

Sandton, banlieue nord et chic de Johannesburg, se veut «le kilomètre le plus riche d’Afrique». Ce vaste quartier de 154 kilomètres carrés abrite la Bourse de Johannesburg, les sièges de milliers de sociétés, de grands hôtels et Sandton City, le plus grand centre commercial du pays.

Ses vastes zones résidentielles alignent villas cossues et townhouses (complexes d’appartements sécurisés) bien cachés derrière de hauts murs électrifiés. Des adresses prestigieuses, convoitées par les élites blanches comme noires. Le gotha du black business habite là, de même que Julius Malema, président de la Ligue des jeunes du Congrès national africain (ANC, au pouvoir).

Sandton n’était qu’un coin de campagne en 1969, durant l’apartheid. Son nom viendrait de Zandfontein, la ferme qui s’y trouvait jadis. C’est aussi, affirment certains, la contraction de deux noms, Sandown et Bryanston, des banlieues résidentielles englobées par Sandton. Quoi qu’il en soit, ce quartier incarne désormais le rêve américain de la nouvelle Afrique du Sud.

Sandton est considéré par les autorités comme une vitrine du pays. Un vaste centre de congrès y a été construit par un groupe d’investisseurs noirs, Tsogo Sun, pour abriter le Sommet mondial sur le développement durable, en 2002. Depuis la Coupe du monde de football, en 2010, le quartier est relié à l’aéroport international de Johannesburg par un train rapide, le Gautrain.

Mais ici, la voiture reste reine. Aucun piéton ne se distingue, en dehors des employés noirs qui dépendent des transports en commun, les combis (taxis collectifs), pour se rendre à leur travail. Si ce n’étaient les arbres et les plantes, distinctement sud-africains, et le nombre incroyable de voitures blanches —une couleur prisée en Afrique du Sud, en raison du soleil qui tape dur toute l’année— on pourrait se croire dans n’importe quelle banlieue américaine.

Consommation et aliénation

Or, les boutiques de Sandton sont réputées chez tous les amateurs de shopping à travers l’Afrique. Lacoste, Swatch, Louis Vuitton, Timberland, Mont Blanc… On trouve de tout, et surtout du luxe, dans le temple de la consommation qu’est Sandton City. Ce mall (galerie marchande) à l’américaine a été édifié en 1973. Il déploie ses magasins le long de grands couloirs de marbre.

La société qui gère cet espace de 144.000 mètres carrés, Liberty Propterties, va investir 177 millions d’euros pour l’étendre, le moderniser et construire le plus haut gratte-ciel d’Afrique. Un immeuble de 60 étages qui va supplanter le Carlton Center, situé dans le centre-ville de Johannesburg.

«L’Afrique, ce n’est pas pour les poules mouillées, affirme le PDG de Liberty Properties, Samuel Ogbu. Nous avons une vision claire et nette, qui consiste à faire de Sandton City notre propre Wall Street!»

Les week-ends, une foule multiraciale se presse à Sandton City pour aller au cinéma, flâner devant les boutiques les plus chères du pays et poser pour la photo sur Nelson Mandela Square. Dans un recoin de cette vaste place, au coeur du mall, une statue de bronze de l’ancien président a été érigée en mars 2004. Une œuvre signée par deux sculpteurs, l’un noir, Jacob Maponyane, l’autre blanc, Kobus Hattingh. Du haut de ses 6 mètres et de ses 2,5 tonnes, l’icône de bronze contemple une foule joyeuse et multiraciale qui défile à ses pieds, pour immortaliser l’instant.


La statue de bronze de Nelson Mandela à Sandton City © Sabine Cessou, tous droits réservés.

«J’adore Sandton!», exulte Sepatle, une lycéenne noire de Pretoria venue avec sa classe faire une visite scolaire. «Ici, il y a vraiment tout ce qu’il y a de mieux, et je regrette qu’on n’ait pas un si beau mall à Pretoria».

«Voilà l’Afrique du Sud kitsch et toc que je déteste», soupire au contraire Fatso Mokoena, un artiste noir installé à Yeoville, ancien quartier latin du Johannesburg des années 1980-90 et devenu un haut-lieu de l’immigration ouest-africaine en Afrique du Sud.

Sandton, dans les milieux intellectuels, est souvent cité comme l’exemple même de l’aliénation sud-africaine:

«Il faut connaître Sandton et les salles de jeux du Montecasino, comme si ce n’était pas important de découvrir son propre pays, soupire Santu Mofokeng, photographe noir de renom. J’ai eu une dispute une fois avec une amie, parce qu’elle ne voulait pas voir les araignées dans la campagne à Magaliesburg [lieu d’excursion situé à 60 km de Johannesburg, ndlr], mais faire du lèche-vitrine à Sandton, pour voir toutes ces choses qu’on ne peut pas s’acheter.»

L’exode post-apartheid

Le Sandton actuel est né d’un exode. Celui des grandes entreprises, qui ont fui à toutes jambes, après les premières élections multiraciales de 1994, le centre-ville de Johannesburg. Un downtown à l’américaine, interdit à la population noire pendant l’apartheid qui devait quitter les lieux à 21 heures. A son abolition en 1991, les vendeurs de rue ont envahi les trottoirs du Center Business District (CBD) et la criminalité, réelle ou supposée, a fait fuir les hommes en costume-cravate

Le Carlton Center, plus haut gratte-ciel d’Afrique, s’est vidé de ses locataires. Plus de 8.000 entreprises se concentrent aujourd’hui à Sandton, devenu le fief de la finance sud-africaine. La Bourse de Johannesburg y a déménagé en 2000, quittant elle aussi le CBD.

Sandton, enclave de prospérité, n’est pas pour autant à l’abri. Le kilomètre le plus riche d’Afrique reste en effet adossé au township noir d’Alexandra, le plus pauvre de Johannesburg. Dans les bicoques aux toits de tôle d’«Alex», comme l’appellent ses habitants, rien n'a changé depuis la fin de l’apartheid: c'est le royaume de la débrouille, des petits trafics et du recel. A 6 km de Sandton City, ce quartier se distingue par l’un des plus forts taux de chômage en Afrique du Sud (60%)

Guère étonnant, dès lors, que certaines allées de Sandton soient fermées par des boomgates, des barrières pour l’installation desquelles les voisins se cotisent. Insécurité oblige, des voies publiques sont ainsi devenues des allées privées, étroitement contrôlées par des sociétés de sécurité… elles aussi privées.

Sabine Cessou, à Johannesburg

 

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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