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Sénégal 2013. Une femme arrive. Le chanteur s'en va…Le changement ! Quel changement ?

Le président US, Barack Obama, va être perturbé s'il revient en visite au Sénégal. Le seul ministre qu'il connaissait, Youssou N'Dour, vient d'être viré du gouvernement. Enfin, plus exactement, il n'a pas été reconduit dans ses fonctions. On évoque un « réaménagement technique ». Il s'agit de bien plus que cela. Même s'il n'y a pas de bouleversement sauf, bien sûr, l'accession d'une femme au poste de premier ministre. Mais même cela, ce n'est plus une première.

Abdoulaye Wade, lors de son premier mandat et après sa rupture avec les leaders politiques qui lui avaient permis d'accéder au pouvoir, avait tenté l'opération avec Mame Madior Boye. Pas très concluant. Vingt mois (mars 2001/novembre 2002) dont il ne restera pas grand-chose ; pas même l'émergence d'un nouveau style.

Macky Sall, lui, est là depuis dix-huit mois (2 avril 2012). Pas une éternité. Mais après douze années avec Wade, dont un deuxième mandat calamiteux, le temps semble long aux Sénégalais. Qui ne voulaient pas que virer le « Vieux » et sa famille ; ni même seulement l'alternance ; mais surtout le changement de comportement de ses élites afin qu'ils changent enfin leur vie. En 2012, Sall avait des contraintes majeures. Sa victoire était celle d'une coalition. « Tout sauf Wade ». Qui couvrait tout le spectre politique ; sans oublier la société civile ; ni même « les vieux de la vieille ». Une armée mexicaine, avec pas mal de « bras cassés », qu'il fallait caser quelque part. Un président peu charismatique et une équipe technocrato-civile ; autant dire que la vie politique du Sénégal apparaissait terne. Même la visite d'Obama, voici quelques mois (cf. LDD Sénégal 0193/Jeudi 27 juin 2013), n'avait pas redonné au pays cet air d'éternelle flamboyance qui le caractérise. C'est dire que, si le c½ur n'y est pas, c'est que le quotidien est plus insupportable aujourd'hui, pour les Sénégalais, qu'il ne l'était hier.

Abdoul Mbaye, le sortant, banquier devenu premier ministre, ne laissera pas sa marque dans la vie politique du Sénégal. « Sérieux et rigoureux », certes ; mais les Sénégalais auraient souhaité un chef de gouvernement qui suscite un peu plus d'enthousiasme. Chacun sait que, politiquement, les ex-BCEAO (devenus légion partout en Afrique de l'Ouest depuis que Alassane D. Ouattara s'est transformé en DG de l'ANPE en charge de leur reconversion) sont ennuyeux, capables de lire des notes, de donner des ordres, de vérifier les comptes... mais incapables d'organiser un travail collectif et, surtout, de penser « social ». Il y a aussi que tous ces banquiers « sérieux et rigoureux » ont leurs zones grises. Faut-il s'en étonner quand les hommes d'affaires deviennent des hommes politiques ?

Or, Mbaye*, un des hommes les plus riches du Sénégal, est d'abord un homme d'affaires formaté par le milliardaire « sénégalais » Jean-Claude Mimran (cf. LDD Sénégal 0173/Lundi 9 avril 2012) qui, après avoir empoché 4 milliards de francs CFA lors de la cession de la Banque sénégalo-tunisienne (BST) à Attijariwafa Bank, s'est lancé dans l'exploitation de l'or. Sall, voici peu, a appris que Mbaye pourrait être impliqué, comme banquier, dans le blanchiment de 16 milliards de francs CFA trimballés par Hissène Habré de N'Djamena à Dakar. Or, le dossier Habré (arrêté le 30 juin 2013 à Dakar après y avoir coulé des jours heureux, très heureux) et celui des « biens mal acquis » de la famille Wade ont été, ces derniers mois, sur le bureau de Aminata Touré.. le premier ministre entrant.

Mbaye avait pour mission de « gouverner autrement ». C'est-à-dire différemment que ne l'avaient fait les « politiques » au temps de Wade. Son gouvernement avait fait la part belle à des têtes d'affiche du privé au détriment des politiques et de la haute fonction publique. Principale illustration : le chanteur « mondial » Youssou N'Dour érigé en ministre du Tourisme et de la Culture (puis Tourisme et Loisirs). L'intérieur, l'économie et les finances... tombaient dans l'escarcelle « d'amateurs » ; autrement dit de « professionnels » du secteur. Pour Sall, c'était l'occasion d'avoir un gouvernement resserré (après les débordements d'effectifs du temps de Wade bien que son fils ait accumulé les portefeuilles « du ciel et de la terre ») mais pléthore de « conseillers » à la présidence. Etant entendu que « les conseilleurs ne sont jamais les payeurs », ce qui devait arriver arriva. Le Sénégal de Sall ne se porte pas mieux que celui de Wade. Sauf que Wade avait un passé et pas grand-chose à prouver ; tandis que Sall ne peut compter que sur son avenir. Déjà pas mal entamé après dix-huit mois de gestion au cours desquels les Sénégalais ont eu droit à une « alternance démocratique » dans les règles de l'art mais, hélas, à rien d'autre et surtout pas au changement promis ; ni à la résolution de leurs problèmes quotidiens.

D'où l'appel à une femme politique plutôt qu'à un homme d'affaires pour reprendre les choses en main. Pas n'importe quelle femme. Aminata Touré, la cinquantaine, une formation d'économiste, une carrière politique menée aux côtés de Landing Savané, autrement dit dans les rangs de la « gauche » sénégalaise, avant de rejoindre le PDS de Wade quand celui-ci était l'opposant le plus crédible au pouvoir PS (elle a d'ailleurs épousé, avant d'en divorcer, une tête d'affiche du parti : Omar Sarr). Comme beaucoup des égéries du PDS, elle choisira finalement de jouer « solo » dès lors qu'il était impossible jouer « collectif » sous Wade. Et, d'emblée, avait rejoint les rangs de l'APR, l'Alliance pour la République, le groupement fondé par Sall. Elle avait ainsi obtenu le portefeuille de la justice et s'y était montrée particulièrement vaillante. Il n'est que les femmes pour régler ainsi les comptes de leurs anciens amis (y compris de leur ancien mari : Sarr est dans le collimateur de la justice !). La voilà premier ministre. Pas pour faire de la figuration. Pour mener « la course pour le développement, pour l'amélioration des conditions d'existence » des populations. C'est le moins que l'on puisse faire : la croissance de l'économie sénégalaise est une des plus faibles de la zone UEMOA.

Sall n'a pas cherché longtemps pour remplacer Mbaye. Aminata Touré était sur la ligne de départ avant que Mbaye ne soit disqualifié. Le dimanche 1er septembre 2013, il était renvoyé à ses bilans bancaires et aussitôt Touré montait au créneau. En cette soirée du lundi 2 septembre 2013, à 19 h 30, elle pouvait annoncer la liste de son gouvernement. Pas vraiment resserré (32 membres). Ni même bouleversé : les numéros 1 (Forces armées), 2 (Santé) et 3 (affaires étrangères et Sénégalais de l'extérieur) restent en place, autrement dit, respectivement, Tine Augustin, Awa Marie Colle Seck, Mankeur Ndiaye. Elle confie son portefeuille de la justice (numéro 4) à une icône des droits de l'homme : Sidiki Kaba ; mais c'est un avocat et ce n'est pas toujours ce qui est le plus simple à gérer : on évoquera nécessairement des conflits d'intérêts possibles.

L'intérieur (numéro 5) revient à un politique : Abdoulaye Daouda Diallo, ce qui ne sera pas non plus le mieux perçu ; son prédécesseur était le général Pathé Seck et on le considérait, du même coup (mais pas à juste titre), au-dessus de la mêlée : or, les municipales se profilent à l'horizon. L'économie et les finances (numéro 6) sont confiées à Amadou Bâ ; c'est un haut fonctionnaire qui, depuis sept ans, était le directeur général des impôts et des domaines : il prend la suite du banquier Amadou Kane. Cette équipe sera-t-elle capable de répondre aux aspirations de « changement » qu'espèrent les Sénégalais depuis le « sopi » prôné par Wade ? Pas seulement un « changement » d'hommes ; un changement de comportements et, aussi, de priorités : le social, pas seulement l'économique et surtout pas le politique.

* J'ai longuement raconté la saga des Mbaye quand ils s'appelaient encore les M'Baye (cf. LDD Sénégal 0173 et 0174/Lundi 9 et Mardi 10 avril 2012). Rappelons que le père de cette fratrie « d'en haut d'en haut » a été le juriste Kéba M'Baye, figure internationale. Ironie de l'affaire, peu de temps avant sa mort, il avait prononcé la leçon inaugurale lors de la rentrée académique 2005-2006 de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar sur le thème de : « L'éthique aujourd'hui ».

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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