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IMG_3342, by Daniel Panev via Flickr CC
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Au Cameroun, tout le monde se voit à la présidence

L'élection présidentielle d'octobre 2011 va connaître une pléthore de candidats. Mais, cela fait plus le jeu du pouvoir en place que ça n'est le reflet d'une démocratie camerounaise en bonne santé.

«Il est 11h10 lorsque le cortège du RDPC [le parti au pouvoir, ndlr] s’immobilise à Elecam (…) C’est là que comme tous les autres candidats, sera déposé le dossier du candidat Paul Biya. Le suspense est donc levé…»

Ce dimanche 4 septembre 2011, malgré ce que veut bien laisser croire le bulletin d’information de la radio gouvernementale, c’est sans la moindre surprise qu’une délégation du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) vient déposer le dossier du président Paul Biya auprès d’Elections Cameroon. Aucune nouveauté non plus à l’horizon du Social democratic front (SDF, opposition), réuni la veille dans son fief de Bamenda, dans le nord-ouest du Cameroun: le dossier de John Fru Ndi candidat depuis la création du parti en 1992 —à l’exception de l’élection présidentielle de 1997 que le SDF a boycotté— est aussi arrivé au siège d’Elecam à Yaoundé, la capitale. En réalité, le seul effet de surprise est venu du nombre pléthorique de candidatures déposées auprès de l’organe en charge du scrutin... 52. Un record dans l’histoire électorale du pays. 46 dossiers «seulement» avaient été déposés en 2004.

Des candidatures de complaisance

Paul Biya et son principal challenger John Fru Ndi —respectivement 78 et 70 ans— mais aussi Adamou Ndam Njoya de l’Union démocratique du Cameroun, Jean-Jacques Ekindi du Mouvement progressiste, deux partis représentés à l’Assemblée nationale, ou Garga Haman Adji de l’Alliance pour la démocratie et le développement sont les incontournables de la compétition. A leurs côtés, Augustin Frédéric Kodock de l’Union des populations du Cameroun, ex-allié du RDPC, Anicet Ekane du Manidem, Bernard Muna transfuge du Social Democratic Front, qui représente pour la première fois les couleurs de l’Alliance des forces progressistes ou encore Kah Walla du Cameroon’s People Party, l’une des trois femmes de la compétition, font également partie des candidats les plus médiatiques.

Parmi les méconnus: un écologiste, un activiste des droits de l’homme, un représentant des «déshérités du Cameroun», des multirécidivistes du scrutin présidentiel qui n’ont jamais franchi le seuil de 0,5% de votes, d’autres qui se sont jadis ralliés au RDPC et bien d'autres illustres inconnus. Lors du dépôt des candidatures, les Camerounais se sont ainsi régalés des images de ce monsieur à l’allure débraillée, la canne à la main et le sourire aux lèvres, qui réapparait avec son dossier sous le bras uniquement au moment des scrutins présidentiels. Mais la palme de la fantaisie revient sans doute à ce pasteur pentecôtiste qui signe ses cartes de visite d’un mystique «Le trésorier de Dieu». Tous n’iront cependant pas au scrutin. Après examen des dossiers, Elections Cameroon a rendu publique la liste des candidats qu'elle juge aptes à concourir. Ainsi, ils seront 21 à prendre part au scrutin du 9 octobre. En 2004, 16 finalistes avaient ainsi été retenus sur les 46 initiaux.

Une démocratie en bonne santé?

Cette inflation de prétendants au fauteuil présidentiel n’en attire pas moins l’attention du public. Faut-il en conclure de la bonne santé démocratique du pays, comme l’affirment les ténors du parti au pouvoir sur les plateaux de télévision? D’après le politologue Mathias Eric Owona Nguini, enseignant à l'université de Yaoundé, rien n’est moins sûr:

«Les trois quarts de ces candidatures sont totalement farfelues. Cela fait partie de la stratégie du pouvoir pour émietter la concurrence et engager par la suite le ralliement, histoire de crédibiliser une élection dont les dés sont pipés d’avance. Quant à la prétendue liberté que prouverait le nombre de candidats, c’est de la fumisterie. Certaines personnalités semblent sérieuses mais ne disposent pas de l’appareil capable de mener campagne sur le terrain. Mais dans l’ensemble, l’opposition n’a jamais réussi à faire pression sur les points clés du scrutin comme la composition d’Elecam, ce qui laisse présager de conditions d’arbitrage non équitables.»

A ce propos, le virage le plus sidérant vient sans aucun doute du principal parti d’opposition. Le SDF a attendu le dimanche 7 août, soit trois semaines avant la clôture des inscriptions sur les listes électorales, pour appeler ses militants à se faire recenser en vue du prochain scrutin! Jusque-là, la formation de Ni John Fru Ndi avait fait part de sérieuses réserves quant à sa participation aux élections, allant jusqu’à prendre la résolution en mai d’«empêcher par tous les moyens» le scrutin. Ce retournement de veste fait évidemment les affaires du RDPC. Le parti au pouvoir multiplie depuis des mois les «opérations d’intensification d’inscriptions» par le biais de meetings organisés par les responsables politiques et hauts fonctionnaires dans leurs villages d’origine. Les sympathisants et certains responsables du SDF ne cachent pas leur agacement, obligés de reconnaître que cette ultime position conforte la rumeur très répandue à Yaoundé que John Fru Ndi aurait rejoint officieusement «la mangeoire», autrement dit, qu'il aurait un accord officieux avec le pouvoir.

Par ailleurs, si la plupart des candidats connus des Camerounais présentent des similitudes dans leurs programmes de campagne (lutte contre le chômage et la corruption, accent mis sur les infrastructres, priorité à l’éducation…), aucun ne semble disposé à pactiser avec l’autre. Or, le scrutin est à un seul tour et risque fort de se transformer en «mort subite» pour les candidats divisés de l’opposition.

Wikileaks, l’invité surprise de la campagne

Dans ce contexte, le pays se dirigerait de l’avis général, vers un scrutin sans suspense. Sans supense peut-être, mais pas sans interrogations. Paul Biya, 78 ans, brigue un nouveau de mandat de 7 ans au terme duquel il pourrait fêter ces 84 ans et comptabiliserait 36 ans de pouvoir. Le président, vieillissant, connu pour ses abscences répétées de la scène politique nationale et pour ses «cours séjours privés» en Europe ira-t-il au bout de ce sixième mandat? Ce sujet sans doute le plus tabou du pays est particulièrement prisé des Camerounais à l’heure des débats politiques.

Il a justement fait irruption de manière inattendue dans la campagne électorale. A l’origine, la mise en ligne de câbles diplomatiques américains sur le site de WikiLeaks, rédigés par l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique au Cameroun entre 2006 et 2010, à l’intention du département d’Etat. Ces télégrammes pour la plupart classés confidentiels relayent entre autres, des conversations tenues entre l’ambassadeur et quelques personnalités clés du régime. Le cablegate à la camerounaise n’en finit pas de faire la une des journaux de la place. On y trouve, pêle-mêle, des confidences de ministres sur l’incapacité d’Elecam de mener à bien les élections, des révélations sur la corruption au plus haut niveau ou des câbles sur le regard peu reluisant porté par l’administration américaine sur l’inertie politique camerounaise, etc.

La fuite la plus controversée est de loin celle attribuée par l’un des télégrammes au puissant ministre de la Justice sur la succession de l’après-Biya, vue sous le prisme «ethnique et régional». Amadou Ali aurait ainsi affirmé en mars 2009 à l’ambassadrice américaine que le successeur du président Biya (de l’ethnie bulu) ne saurait être de la même ethnie ni de l’ethnie bamiléké (dans l'ouest du pays), très puissante sur le plan économique. Des confidences qui font resurgir sur le devant de la scène le délicat débat ethnique sur l’après-Biya et la règle non écrite qui voudrait que le pouvoir repose sur un accord tacite entre les peuples du Nord d’un côté et les Bulu et Betis du Sud de l’autre.  Paradoxalement,  à quelques semaines des élections, les Camerounais se passionnent d’ores et déjà davantage pour l’inconnu autour de la succession du président que pour le scrutin prévu le 9 octobre. Quant à l’élite politique camerounaise, elle serait selon la conclusion de fin de note de l’ambassadrice américaine «de manière croissante, préoccupée à manœuvrer pour l’Après-Biya».

Sarah Sakho

 

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Sarah Sakho

Sarah Sakho. Correspondante de RFI au Cameroun.

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