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Mali 2013 : Investiture d'IBK sous le regard de Moussa Traoré, promu

C'est sans doute une première dans l'histoire des cérémonies d'investiture. Celle de Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) se fera donc en deux temps. En interne, ce jour, mercredi 4 septembre 2013 ; puis, à nouveau, le jeudi 19 septembre 2013, cette fois dans un grand déploiement de chefs d'Etat étrangers : on en annonce, actuellement, pas moins de vingt-cinq dont le président français élevé au rang de héros historique du Mali.

La cérémonie d'aujourd'hui s'est déroulée en deux temps : passation de pouvoir entre Dioncounda Traoré, l'intérimaire, et IBK, présenté tout au long de la journée comme le « président élu » ; à l'issue de cette passation de pouvoir, cérémonie d'investiture, l'occasion pour les magistrats maliens des différentes cours (cour suprême, cour constitutionnelle, cour des comptes...) d'aérer leurs hermines.

Le Mali venant de nulle part, cette cérémonie a été exceptionnelle et miraculeuse. Dieu, y compris dans sa version locale, Allah, n'a cessé d'être appelé à la rescousse lors des discours prononcés ce jour. Hollande arrive tout juste après mais avant Idriss Déby Itno, le Tchadien, qui, cependant, a été largement glorifié au cours de la journée tout comme, évidemment, Dioncounda Traoré ; Soumaïla Cissé, le perdant du deuxième tour, a lui aussi été mis à l'honneur pour sa visite familiale au vainqueur que celui-ci a présenté comme une « apothéose ». Mais ce qui aura étonné c'est l'absence des présidents qui ont marqué l'histoire du Mali au cours des deux dernières décennies : Alpha Omar Konaré et Amadou Toumani Touré. Absence d'autant plus étonnante que Moussa Traoré, lui, était là. En pleine forme apparemment.

Depuis quand l'homme qui a régné sur le Mali de 1968 à 1991 n'est-il pas apparu dans une cérémonie officielle d'envergure ? Je ne saurais le dire. La dernière fois où j'ai eu l'occasion de le rencontrer à Bamako c'était à la fin de la décennie 1980 ou au tout début de la décennie 1990. Il y avait là, aussi, Hissène Habré et Mouammar Kadhafi, mais aussi Chadli Bendjedid, qui présidait l'Algérie, et Omar Bongo qui, en ce temps là, n'était pas encore Ondimba. Autant dire que cela remonte à la préhistoire ou presque. Moussa Traoré, « général d'armée », était donc là, ce matin, pour cette cérémonie d'investiture. Seul chef d'Etat présent. Le Mali a de la malice. Et le clin d'½il de l'Histoire ne manquera pas de faire sourire. Le vieil homme avait accédé au pouvoir, en 1968, alors qu'il était lieutenant, et l'a perdu en 1991 à la suite de manifestations de rue dont la répression sauvage avait amené l'armée à s'impliquer dans la résolution de la crise. Exit Traoré, ATT faisait irruption sur le devant de la scène politique.

A l'issue de la cérémonie, IBK, dans les premiers mots de son discours d'investiture, a rendu un hommage appuyé à Moussa Traoré. Qui s'est levé pour être acclamé par la foule des participants. IBK l'a même qualifié de « grand républicain ». Ce qui est quand même non seulement falsifier l'histoire mais, plus encore, « se foutre de la gueule » de tous ceux que le général d'armée a fait massacrer, torturer, emprisonner... « Le devoir de mémoire », Bamako ne connaît pas. Mais ce n'est pas cela qui va chagriner les « élites » de l'Internationale socialiste à laquelle adhère le parti d'IBK ! Voilà donc que cette foutue affaire du Mali aura consacré Idriss Déby Itno et Moussa Traoré sans oublier le capitaine/général Amadou Haya Sanogo. Vive la démocratie. Vive la « Sociale ».

IBK est dans la position de Alpha Omar Konaré voici vingt ans : il est le président élu à la suite d'un coup d'Etat mené par des militaires qui ont destitué le seul général d'armée du pays, Sanogo jouant le rôle de ATT et ATT, lui aussi général d'armée, étant, pour l'occasion, dans la position de Moussa Traoré en 1991. Karl Marx avait raison de rappeler que l'Histoire se répète : la première fois elle est tragédie, la seconde fois elle tourne à la farce. C'est sans doute cette répétition de l'Histoire qui a poussé le nouveau président de la République a ériger en « grand républicain » le tombeur de Modibo Keïta, « père de l'indépendance ».

Modibo Keïta viré du pouvoir par un coup d'Etat militaire, Moussa Traoré viré du pouvoir par un coup d'Etat militaire, Alpha Omar Konaré et Amadou Toumani Touré démocratiquement élus mais, une fois encore, c'est un coup d'Etat militaire qui va virer ATT du pouvoir avant que Ibrahima Boubacar Keïta ne soit démocratiquement élu. IBK a en tête ces soubresauts de l'histoire malienne. C'est pourquoi il a fixé comme priorité de son mandat « la réconciliation nationale ». Elle passe par la réintégration de l'armée dans la vie républicaine du pays et du même coup par le « polissage » de son rôle dans l'histoire du Mali indépendant. Est-ce le sens qu'il faut donner à cette reconnaissance de Moussa Traoré comme « grand républicain » ?

Il est le plus ancien dans le grade le plus élevé, tout autant militaire (général d'armée) que civil (le plus ancien des présidents de la République vivants). Et en le réinsérant dans l'histoire du pays, IBK relativise du même coup les « événements du 22 mars 2012 ». Si « Paris vaut bien une messe », Bamako vaut bien un coup de chiffon historique. Dioncounda Traoré en élevant Sanogo au grade de général de corps d'armée avait montré la voie ; IBK s'y engouffre avec Moussa Traoré. Sauf que Moussa Traoré c'est, quand même, un coup d'Etat (1968) + une dictature (1968-1991) + une répression sauvage des manifestations populaires qui ont conduit à sa chute (1991)... Sanogo, à côté de Moussa Traoré, fait figure d'amateur.

Les « démocrates » - Konaté et ATT - ont fait l'impasse sur cette cérémonie d'investiture. Sans que l'on sache pourquoi. La nouvelle équipe dirigeante, IBK prenant la suite de Dioncounda Traoré, a choisi de « ne pas injurier l'avenir » en se mettant à dos l'armée ; elle a donc choisi de la mettre dans sa poche. Il est vrai que cette équipe doit son pouvoir « aux héroïques forces armées tchadiennes », aux « Rafales français fendant le ciel » et au « souffle épique des Mirages ». IBK fait dans le lyrisme quand il évoque la bataille de Konna le 11 janvier 2013 et la « fatale attaque » des groupuscules islamistes.

Ce qui n'est pas sans laisser penser qu'IBK pourrait être la source d'une résurgence d'un « nationalisme » étroit, ce qui augurerait mal d'une résolution « négociée » de la crise qui sévit dans le Nord-Mali. Avec près de 78 % des voix au second tour de la présidentielle, IBK pense pouvoir surfer sur l'opinion publique (et politique) malienne mais également internationale. « J'ai compris votre message, a-t-il clamé ce matin : le Mali d'abord ! ». Si ce n'est pas un slogan nationaliste, cela lui ressemble. Compréhensible durant la campagne pour se démarquer de ses adversaires, ce mot d'ordre devient moins acceptable au lendemain de l'élection présidentielle.

On notera que, jamais, IBK n'a évoqué la médiation et les négociations qui ont permis le déroulement de la présidentielle sur l'ensemble du territoire. Son pouvoir, laisse-t-il entendre ainsi, il le tient des troupes françaises et tchadiennes. Et s'il cite la Cédéao, ce n'est que parce qu'elle a milité en faveur de cette intervention militaire. « Ma force est mon droit » ? On peut le craindre. Il fallait voir le regard qui était le sien quand il a appelé les cadres du pays « à s'acquitter consciencieusement, très consciencieusement, de leur mission ».

« Fierté, honneur, dignité », ce sont les mots d'ordre prononcés par Mahamadou Boiré, procureur général auprès de la Cour suprême (un poste auquel il a été nommé le 20 juillet 2009 par ATT), dans son discours d'accueil du nouveau président. Mais il n'est pas certain que derrière ces mots (fierté, honneur, dignité), IBK mette les mêmes choses que celui qui a participé au comité de rédaction du code pénal du Mali. Même si le nouveau chef de l'Etat semble avoir apprécié ce discours (très appréciable d'ailleurs) et avoir, découvert, par la même occasion, Mahamadou Boiré. Mais nous n'en sommes encore qu'au stade des mots. Attendons celui des actes pour juger.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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