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Rock The Casbah, faire parler la Femme

C'est l'été à Tanger. Une famille se réunit pendant 3 jours dans la maison familiale suite au décès du père, pour se remémorer les souvenirs et partager sa perte, comme le veut la tradition musulmane. Tout va basculer avec l'arrivée de Sofia, la dernière des filles, celle qui a fait sa vie ailleurs… C'est le sujet du nouveau film de Laïla Marrakchi après plusieurs années d'absence. La Nouvelle Tribune l'a rencontrée durant l'avant-première du film et lui a posé quelques questions.

 

H.H: Comment avez-vous eu l'idée du film ?

Laïla Marrakchi : Après la sortie de Marock, j'ai perdu un oncle. C'était un homme très important dans ma famille. Nous avons vécu trois jours de funérailles durant lesquels j'ai découvert d'autres faces des femmes de ma famille.

J'ai me suis dit que cela serait intéressant de faire un film où je pourrais raconter nos traditions mais j'hésitais à faire un film qui tournerait autour d'un enterrement, je me suis dit que cela allait être trop lourd.

 

Pourquoi avez-vous disparu après Marock ?

Je n'ai pas disparu, j'étais sur un autre projet qui n'a pas vu le jour. Je travaillais sur un scénario autour de la famille Oufkir pendant deux ans et demi et puis je me suis arrêté pour me consacrer sur Rock The Casbah.

 

Pourquoi avoir choisi des actrices de différentes nationalités ?

Je ne voulais pas m'enfermer dans un casting 100% marocain. Choisir des acteurs de différentes nationalités m'a permis d'élargir mon sujet pour atteindre l'ensemble du monde Arabe. Au fil du tournage je me suis rendu compte que nous avions plusieurs points en commun. Nous avons toutes grandi dans nos pays d'origine, nous avons été confrontées aux non-dits, aux tabous, aux difficultés que confronte la femme arabe.

 

Est-ce que la présence d'autres réalisatrices sur le tournage a posé un problème ?

Du tout, Nadine Labaki ou Hiam Abbass ont été géniales, comme toutes les autres d'ailleurs. Toutes ont été d'un grand soutien, me posant des questions, m'amenant à réfléchir à tel ou tel aspect des personnages ou des situations.

 

Quel est selon vous le problème numéro un de la société marocaine ?

La société marocaine n'a pas qu'un seul problème, du coup je ne sais pas par où commencer! Je crois que c'est plus la sexualité. La frustration que l'on éprouve est énorme. Le poids de la tradition et de la religion pèse constamment sur tout le monde. Entre le voile et la minijupe, le juste milieu est difficile à trouver. Certaines portent le voile par conviction religieuse, d'autres parce qu'elles n'ont pas envie d'être dérangées dans la rue, d'autres encore se sophistiquent à outrance. Enfin certaines choisissent de s'investir politiquement, quand les dernières fuient et choisissent de partir faire leur vie ailleurs.

 

Pourquoi avez-vous choisi la ville de Tanger ?

Rock The Casbah devait se dérouler à Casablanca mais j'ai eu du mal à trouver la maison que je cherchais. J'étais à la recherche d'une grande demeure coloniale qui renvoie aux vestiges du passé. Lorsque j'ai découvert cette maison à Tanger il était hors de question que je cherche encore plus et le choix de Tanger s'est imposé.

 

Rock the Casbah se raconte en trois langues, pourquoi ce choix ?

Je voulais montrer que cette famille possède des atouts qui devraient lui permettre un regard élargi sur le monde. Au contraire, on découvre ses membres fermés, psychologiquement bloqués.

Employer ces trois langues, c'était montrer la schizophrénie qui existe dans cette famille où on pense en français, où on communique en arabe, où on fantasme en anglais. Enfin, le français et l'anglais, sont, bien sûr, symboliques de l'héritage culturel colonial auquel est confrontée cette génération de femmes. Leurs enfants étudient à l'école française ou américaine, et en même temps vivent dans un pays très ancré dans les traditions. Il est donc difficile pour ces gens de trouver une juste identité.

 

Y a-t-il eu place à l'improvisation durant le tournage ?

Comme on disposait de peu de temps de tournage, qui n'a duré que 30 jours, il fallait que le scénario soit réglé, précis. Les actrices sont intervenues assez tard sur le projet. Comme elles ont toutes des personnalités incroyables, je les ai laissé improviser sur le texte durant les répétitions qu'on a faites autour des scènes clés du film. Parfois, ça a donné des choses formidables que j'ai par la suite injectées dans le scénario final.

 

Pensez-vous que Rock The Casbah créera la même polémique qu'a créée Marock ?

Je ne sais pas pourquoi on m'a classé de réalisatrice de film à sujet tabou alors que je n'aborde que des thématiques qui se passent vraiment. Le débat que Marock avait créé entre laïcs et fondamentalistes avait de loin dépassé le film. Par-dessus tout, les islamistes n'acceptaient pas le fait qu'une musulmane puisse tomber amoureuse d'un Juif. Cette fois, ce qui m'intéresse c'est de donner la parole aux femmes. J'aimerais que ce film les amène à donner leur point de vue sur les thèmes que je traite : l'héritage, leur place dans la société, leur sexualité...

 

Pourquoi avez-vous plus mis en avant la femme dans Rock The Casbah que l'homme ?

Car, tout simplement, je suis une femme et que j'ai envie de parler de ce qu'endure la femme, c'est pour cela que j'ai plus fait parler les femmes que les hommes mais cela n'empêche pas, que je peux réaliser un autre film où l'homme sera plus mis en valeur.

 

Quel est, selon vous, l'état d'esprit de la jeunesse marocaine aujourd'hui ?

S'enrichir, s'affranchir, revendiquer sa liberté, ses droits, devenir des citoyens à part entière. Le Maroc défend une politique libérale. C'est l'un des pays les plus ouverts du Maghreb. Une classe moyenne émerge. Néanmoins, les disparités sociales restent énormes. Aujourd'hui les islamistes sont au pouvoir, ce sont les mêmes qui ont été les détracteurs de mon premier film, Marock. Mais, il faut résister, car la culture reste la meilleure arme contre l'obscurantisme.

 

Quel regard porte l'Occident sur le cinéma arabe ?

On attend de ces cinéastes qu'ils fassent des films choquants, provocants, qu'ils dénoncent violemment les injustices. À travers ce film, j'ai voulu offrir un autre regard sur le monde arabe qui soit empreint d'humour, de dérision et de tendresse, parce que c'est aussi le ton de cette culture. Ce qu'on ne réalise pas ici, en Europe, c'est que j'aborde des sujets considérés comme très sensibles par le monde arabe, mais sur un ton différent.

 

Propos recueillis par Hajar Hamri

La Nouvelle Tribune

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